Critiquer, oui. Accuser, non!

Nathalie Petrowski à la barre du documentaire «Touche pas à ma culture?» à Télé-Québec
Photo: Attraction Images Nathalie Petrowski à la barre du documentaire «Touche pas à ma culture?» à Télé-Québec

En 1991, alors étudiant à l’Université Queen’s, à Kingston, en Ontario, j’ai assisté à une manifestation pour moi d’un genre inédit : la dénonciation d’un propriétaire de café dont l’établissement, tout ce qu’il y avait de plus « granola » à l’époque, arborait quelques décorations empruntées à l’imagerie asiatique. Éberlué, je venais de découvrir le concept d’appropriation culturelle, que j’associais spontanément à une position idéologique américaine empruntée avec ferveur par le Canada anglais.

En glanant plusieurs textes écrits par Nathalie Petrowski avant de lui parler de son documentaire bientôt présenté à Télé-Québec, Touche pas à ma culture ?, je suis tombé sur une de ses chroniques, justement intitulée… « Touche pas à ma culture ».

Elle relatait un chapitre plus récent de cette bataille, alors que la fédération étudiante de l’Université d’Ottawa — qui visiblement n’en rate jamais une pour faire parler d’elle — réclamait le retrait d’un cours de yoga, pratique qui, selon l’association, devrait exclusivement être l’affaire de gens nés en Inde, ou d’origineindienne. C’était en 2015, aussi bien dire il y a un siècle.

Photo: Télé-Québec Yvan Godbout, auteur d’«Hansel et Gretel», roman qui lui a valu des accusations criminelles dans le documentaire «Touche pas à ma culture?»

La même réaction un peu frivole

Revenir ensemble sur ces deux incidents nous a permis de découvrir que nous avions éprouvé la même réaction un peu frivole : ce débat n’était pas le nôtre. « Nous, la petite enclave francophone, je nous pensais un peu à l’abri. Et un peu plus cool que ça », reconnaît aujourd’hui l’ancienne journaliste de La Presse, étroitement associée au Devoir dans les années 1980, celle qui n’aime pas du tout le mot en R ! Et encore moins être à la périphérie des grands débats culturels qui agitent la société québécoise.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle marche d’un pas assuré sur les trottoirs du boulevard Saint-Laurent en ouverture de son documentaire, prête une fois de plus à fourbir ses armes, et ses arguments, quant à ce qu’elle considère comme une grave dérive : la mise en accusation d’artistes qui explorent des univers dont ils ne sont pas issus. Depuis quelque temps, ces procès portent des noms de spectacles, de films, d’émissions de télévision et de romans : Kanata, SLAV, Jouliks, M’entends-tu ?, La Petite vie, Les contes interdits : Hansel et Gretel, etc.

Je tenais vraiment à faire un film nuancé et à donner la parole à des gens qui avaient pris position, écrit sur le sujet, et dont les positions rejoignaient les miennes… ou pas  

 

« Robert Lepage, raciste ? Là, je trouve que ça va trop loin », affirme celle qui pratique le journalisme culturel depuis plus de 40 ans, et qui a assisté à l’émergence de multiples talents d’ici qui ont ébloui le monde entier, comme le créateur de La trilogie des dragons, dont on se demande si la pièce, très inspirée de la culture chinoise, aurait le droit de renaître sur nos scènes.

« Est-ce qu’il a été maladroit [avec les spectacles SLAV et Kanata] ? Je me suis posé la question, dont celle sur la représentativité des minorités, un combat que j’endosse complètement : la diversité de notre société doit se voir à l’écran. Tout comme j’ai déjà été pour les quotas pour les femmes — nous sommes quand même la moitié de l’humanité ! »

Nathalie Petrowski a toujours revendiqué haut et fort le droit à la critique, et en relate les splendeurs et misères dans son dernier livre, La critique n’a jamais tué personne (La Presse, 2019). Dans ce documentaire, elle affiche une part d’indignation, exposée d’entrée de jeu : critiquer, oui, mais accuser, non. Alors que ses détracteurs, et quelques-unes de ses victimes au fil des décennies, lui ont parfois reproché son côté lapidaire, elle insiste sur la sincérité de sa démarche.

« Je tenais vraiment à faire un film nuancé et donner la parole à des gens qui avaient pris position, écrit sur le sujet, et dont les positions rejoignaient les miennes… ou pas. Il y a d’ailleurs des gens avec qui je ne suis absolument pas d’accord, comme le peintre Manuel Mathieu, très militant, même si ça ne se retrouve pas du tout dans sa création, que j’adore. »

Une certaine distance

Plusieurs de ses protagonistes tentent d’observer les phénomènes de l’appropriation culturelle et de la culture du bannissement avec une certaine distance, dont l’essayiste Éthel Groffier, l’historien Éric Bédard, le professeur de philosophie Amadou Sadjo Barry et la journaliste française Caroline Fourest. Celle-ci vient tout juste de faire paraître Génération offensée : de la police de la culture à la police de la pensée (Grasset, 2020), un essai dénonçant l’intransigeance des militants de tous les horizons, eux dont les actions conduisent tout droit à la censure. « Son discours rejoint le mien, reconnaît Petrowski. Tu ne peux pas lutter contre la discrimination en discriminant à ton tour. Et tu ne peux pas vouloir établir le dialogue en demandant à l’autre de se taire. »

Curieuse ironie du sort, la documentariste a tendu le micro à bien des gens, de tous les camps, mais a essuyé une tonne de refus. Elle avoue aussi que plusieurs de ses interlocuteurs « marchaient sur des œufs ». Mais tous avaient une occasion en or de faire œuvre pédagogique : la virulence des débats et son côté « dialogue de sourds » témoignent d’une incompréhension des enjeux, certes, mais aussi des termes. On n’a qu’à penser à tout ce qui se dit et s’écrit sur le racisme systémique.

Photo: Télé-Québec Le metteur en scène Serge Denoncourt, dans le documentaire «Touche pas à ma culture?»

« La plupart des gens ne savent pas ce que c’est, et ils ne cherchent pas à le savoir », déplore Nathalie Petrowski. Une ignorance, dans la dynamique de la culture du bannissement, qui trouve un de ses points culminants, selon elle, dans l’accusation de pornographie juvénile contre Yvan Godbout pour Les contes interdits : Hansel et Gretel (Éditions AdA). Cette affaire judiciaire rocambolesque a profondément bouleversé la vie de l’auteur et de son éditeur, tout cela sur la base d’une plainte totalement non fondée qui témoigne surtout « qu’il y a confusion sur tous les plans ».

Celle qui est encore et toujours journaliste (« Personne ne va m’enlever ça ! ») reconnaît que son documentaire « ne va pas régler la question ». Mais il a le grand mérite de faire voir et entendre des gens dont la parole, érudite, sensible, et oui, militante, témoigne de l’apport essentiel des artistes dans une société.

Jamais à l’abri des critiques, mais plus que jamais en proie aux anathèmes, même d’une gauche qui semblait, il n’y a pas si longtemps, un allié naturel.

D’aussi loin que je me souvienne, Nathalie Petrowski se plaît à citer la petite Manon des Bons débarras, le chef-d’œuvre cinématographique de Francis Mankiewicz : « J’aime mieux être baveuse que plate. »

Elle semble maintenant vouloir reprendre à son compte la devise du metteur en scène Serge Denoncourt, s’exprimant ici sur la question délicate des Roms dans la foulée de la controverse entourant le film Jouliks, de Mariloup Wolfe : « On n’est pas obligé d’être d’accord, mais on est obligé d’écouter. »

Touche pas à ma culture?

Télé-Québec, mercredi 6 janvier, 20 h et à telequebec.tv