Le cinéma comme zone de résistance

Malgré une pandémie tenace, Catherine Beauchamp a persévéré avec son propos initial — le Québec dans la planète ciné. La suite lui a donné raison: le cinéma québécois a continué de rayonner.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Malgré une pandémie tenace, Catherine Beauchamp a persévéré avec son propos initial — le Québec dans la planète ciné. La suite lui a donné raison: le cinéma québécois a continué de rayonner.

Mordue de cinéma et rompue aux festivals et aux premières, Catherine Beauchamp avait tout un plan en 2020 : documenter le succès des films québécois à l’étranger. De retour de la Berlinale, dont l’ouverture en février avait été assurée par My Salinger Year de Philippe Falardeau, la journaliste culturelle a déchanté brutalement. La pandémie a mis fin à son périple planétaire.

Neuf mois plus tard, la fondatrice du magazine Web Le Tapis rose tient pourtant son documentaire. La gestation n’aura pas été simple, tant il a fallu avancer avec des incertitudes, enfiler des entrevues Zoom et subir la deuxième vague. Mais Notre cinéma en quarantaine, produit par Pamplemousse Média pour le compte de Radio-Canada, est bel et bien né.

« En mai, c’était clair que ce serait plus un documentaire sur la pandémie que sur le cinéma québécois à l’international », raconte Catherine Beauchamp, jointe dans les studios de la radio privée où elle tient une chronique. Le récit de 40 minutes suit la chronologie d’une année très particulière, par le truchement d’entretiens avec des cinéastes confinés, puis déconfinés, en tournage ou devant des salles à moitié pleines. La fin, vous la connaissez, n’est pas heureuse : « Lorsque nous avons terminé ce documentaire, notre cinéma était toujours en quarantaine », énonce-t-on.

Lumineux, malgré tout

« Le film est plus lumineux que noir, estime l’enjouée animatrice. Au départ, j’avais l’impression que les cinéastes seraient amers, choqués ou tristes, mais ils ont une résilience incroyable. Personne n’est atterré. Ça montre notre force, comme Québécois. On fait de bons films et on va passer à travers. »

Après le festival de Berlin, où La déesse des mouches à feu d’Anaïs Barbeau-Lavalette a aussi reçu son baptême, Catherine Beauchamp devait s’envoler vers Mexico, pour les premières d’Antigone, de Sophie Deraspe, et de Kuessipan, de Myriam Verreault. Londres et le sud de la France l’attendaient par la suite.

Aucun avion n’a plus décollé. La chroniqueuse cinéma était prête à attendre 2021, mais Radio-Canada a insisté pour revoir le projet et oublier la diffusion qui avait été prévue en juin.

Le film est plus lumineux que noir. Au départ, j’avais l’impression que les cinéastes seraient amers, choqués ou tristes, mais ils ont une résilience incroyable. Personne n’est atterré. Ça montre notre force, comme Québécois. On fait de bons films et on va passer à travers.

 

Malgré une pandémie tenace, Catherine Beauchamp a persévéré avec son propos initial — le Québec dans la planète ciné. La suite lui a donné raison : le cinéma québécois a continué de rayonner, de Jusqu’au déclin de Patrice Laliberté — devenu fin mars le premier titre québécois distribué par Netflix, il aurait été vu, selon le documentaire, par 21 millions de personnes — à Kuessipan, Prix du public en octobre au festival Effervescence, en Bourgogne.

« On a gardé [les images] de Berlin, parce que les Québécois ne s’imaginent pas à quel point le cinéma québécois voyage. Les Allemands réagissent comme [le public de] Montréal, dit-elle encore étonnée. On a des histoires intimes et universelles. C’est facile de s’attacher à notre cinéma. »

Chronique d’une année

Après la crainte d’être revenue d’Europe sérieusement malade — « dans l’avion, j’étais assise à côté d’un gars qui toussait sans arrêt ; je n’ai eu qu’un simple rhume », raconte Catherine Beauchamp —, ce sont les entrevues par vidéoconférence qu’il a fallu assumées. « J’avais peur du documentaire Zoom. Je me disais que les gens allaient virer fous », relate celle qui a passé quatre mois à faire de la radio enfermée dans le garde-robe.

Dans Notre cinéma en quarantaine, les cinq heures de Zoom se résument à huit minutes. Peu banales, elles dépassent les simples images captées par écrans interposés. De Philippe Falardeau à Guillaume de Fontenay (Sympathie pour le diable), les protagonistes ont accepté de se filmer sous différents angles. « C’est la beauté des iPhone. On leur a envoyé des plans de coupe, c’était génial », dit Catherine Beauchamp, qui se trouve chanceuse dans sa malchance : c’est son copain, Yves Gagné, qui est le réalisateur et qui a eu l’idée de dynamiser ainsi les entretiens.

La fin du confinement strict et la réouverture des salles de cinéma, à l’arrivée de l’été, ont apporté une dose d’air. Et donné matière à la journaliste. Entre une rencontre avec un Yan England masqué qui lui détaille les normes du tournage sécuritaire — en l’occurrence celui de Sam — et les retrouvailles avec Anaïs Barbeau-Lavalette lors du Festival de cinéma de la ville de Québec, tout va pour le mieux… jusqu’à l’instauration des zones rouges.

Signe fort de la pandémie, la fermeture des salles a coupé les ailes à bien des films, dont La déesse des mouches à feu. Lancée à Berlin, très courue au Québec lors de ses projections automnales, l’adaptation du roman de Geneviève Pettersen, scénarisée par Catherine Léger, joue les fils narratifs dans le document porté par Catherine Beauchamp. Anaïs Barbeau-Lavalette se prête si bien au jeu que sa métaphore de l’art comme « zone de résistance » tombe à point — Montréal vient alors de tomber en zone orange.

« C’est beau quand même, dit-elle. Les gens vont se rappeler que La déesse des mouches à feu est sortie en zone orange, en pleine pandémie. Ça va [le] teinter d’une assez belle façon de [la] résistance humaine. Le monde s’écroule et on fait des films, on monte des films, on va voir des films. »

Notre cinéma en quarantaine

ICI Artv, le lundi 14 décembre, 20 h et ICI Télé, le lundi 28 décembre, 21 h

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