Vie et mort des «Francs-tireurs», une émission baveuse, mais pas trop

Automne 1998. Trois journalistes dans la mi-trentaine, tous associés au défunt hebdomadaire Voir — son rédacteur en chef, Richard Martineau (devant), le chef de sa section musique, Laurent Saulnier (centre), et un de ses collaborateurs vedettes, le romancier Benoît Dutrizac (à gauche) —, prennent l’antenne à Télé-Québec.
Photo: Zone 3 Automne 1998. Trois journalistes dans la mi-trentaine, tous associés au défunt hebdomadaire Voir — son rédacteur en chef, Richard Martineau (devant), le chef de sa section musique, Laurent Saulnier (centre), et un de ses collaborateurs vedettes, le romancier Benoît Dutrizac (à gauche) —, prennent l’antenne à Télé-Québec.

« J’ai des anecdotes incroyables », lance Richard Martineau au sujet des motels décatis que louait l’équipe des Francs-tireurs pour tourner des entrevues. Après 23 saisons, l’émission effectuera son check-out le 9 décembre. « Je me souviens d’un gars qui s’était pointé à la porte de notre chambre. Il avait vu des caméras et une gang de gars : il pensait qu’on tournait un porno gai. On recevait des politiciens dans des chambres de motels qui sentaient — excuse-moi l’expression — le vieux sperme. C’était dégoûtant. »

Automne 1998. Trois journalistes dans la mi-trentaine, tous associés au défunt hebdomadaire Voir (son rédacteur en chef, Martineau, le chef de sa section musique, Laurent Saulnier, et un de ses collaborateurs vedettes, le romancier Benoît Dutrizac), prennent l’antenne à Télé-Québec avec un magazine socioculturel ayant comme principales lignes éditoriales son allergie à la complaisance et sa propension à l’irrévérence (l’adjectif « irrévérencieux » n’est pas encore le mot le plus éculé du dictionnaire). Parmi les références communes des trois camarades, qui n’avaient à peu près aucune expérience devant la caméra : TV Nation, la satire de magazines d’affaires publiques de Michael Moore.

« On voulait aborder les sujets autrement, en posant les vraies questions », explique Laurent Saulnier, qui quittait ses deux collègues en 2001 pour se consacrer à ses fonctions de vice-président de la programmation au Festival international de jazz et aux Francos de Montréal. « Aujourd’hui, tout le monde se vante de poser les vraies questions, sans toujours le faire, mais à l’époque, ce qu’on voyait beaucoup, c’est des artistes qui viennent ploguer leurs affaires. Il n’y avait pas beaucoup d’émissions qui creusaient un peu plus, quitte à provoquer. »

C’est la réalisatrice Marie-Josée Lévesque (elle lancera Les francs-tireurs avec André Saint-Pierre) qui coiffera le projet de son titre final — le concept s’intitulait au départ Tapage nocturne. La facture visuelle de ce rendez-vous du mercredi soir — glauque, anxiogène, lyncheuse — tranche d’emblée avec une télé qui peinait (et peine toujours) à ne pas appliquer mille couches de laque sur tout ce qu’elle touche — les premières saisons sont radicalement peu éclairées.

« Ça a donné quelque chose d’unique parce qu’on a refusé de se laisser packager. On a essayé de me faire porter un pantalon propre, je l’ai fait une ou deux fois, avant que je dise aux producteurs : “Écoutez, je porte des jeans dans la vie, c’est ça que je vais porter” », se souvient Benoît Dutrizac, qui évoque l’influence du père du journalisme gonzo, Hunter S. Thompson. « L’idée, ce n’était pas de nous mettre au centre du sujet, mais de s’impliquer assez pour que les gens qui regardent connaissent notre couleur, que je ne fasse pas semblant de jouer au petit reporter peigné sur le côté, très objectif. C’est de la bullshit ça, ça n’existe pas. »

Entre bienveillance et morsure

« Je suis content que cette émission-là ait existé, parce que je ne sais pas dans quel autre contexte j’aurais pu faire mes débuts en télé », confie Patrick Lagacé. Pour celui qui a coanimé avec Richard Martineau de 2005 à 2013, c’est la liberté de fond, et de forme, qui aura assis la singularité des Francs-tireurs.

Le chroniqueur de La Presse et animateur au 98,5 FM se remémore son entretien avec Roy Dupuis, un acteur légendairement monosyllabique. « On savait que la première cassette, on n’allait pas l’utiliser, que c’était du temps que j’utiliserais pour l’apprivoiser. Quand il s’est réchauffé et qu’il a vu que je n’étais pas intéressé par Les filles de Caleb, il s’est mis à s’ouvrir. C’est un luxe, ça, avoir du temps. Il y a des confidences que tu peux obtenir juste parce que ça fait une heure que t’enregistres. »

En 2010, Lagacé parvenait à convaincre le député Justin Trudeau — qui ne s’était à vrai dire pas trop fait prier — de très théâtralement débouler les escaliers du dépanneur de Verdun où l’équipe a installé ses décors pour de bon. « On pouvait vivre des moments loufoques comme celui-là, être bienveillants dans un topo sur la pauvreté, puis mordre le mollet d’un ministre quand c’était le temps. »

Malgré la réputation de ses pilotes, que l’on disait impitoyables, certains des segments les plus mémorables des Francs-tireurs reposaient moins sur un désir stérile de confrontation que sur une volonté d’écoute réelle, voire empathique. En 2004, Benoît Dutrizac accompagne Manon Brunelle, une Québécoise atteinte de la sclérose en plaques, dans ses démarches afin d’obtenir un suicide assisté, en Suisse, un reportage qui ouvrira la porte au débat sur l’aide médicale à mourir.

C’est aussi aux Francs-tireurs que Michel Barrette a révélé avoir tenté de s’enlever la vie, que Jean Guilda s’est ouvert sur sa relation pour le moins troublante avec un adolescent et que Daniel Pinard a fait en 2000 son coming-out en dénonçant les blagues homophobes dont il était victime (ce qu’on appellera « l’affaire Pinard »). La question de la décriminalisation des drogues et les luttes des mouvements gais auront également été la matière riche de plusieurs topos et tables rondes.

« La recette, ç’a été d’être baveux, mais d’arrêter à une certaine limite, pense Benoît Dutrizac, qui s’est absenté de l’émission de 2005 à 2013. Très souvent, les invités sont intelligents et il y a du bon dans leurs réponses. Je n’ai pas toujours raison. S’obstiner, échanger, débattre, oui, mais faire un procès à quelqu’un, non. »

« Au début, j’étais très intéressé, très fier des questions que je posais », se rappelle pour sa part Richard Martineau, pour qui sa rencontre au New Jersey en 2003 avec son héros de jeunesse Frank Serpico (le policier ayant inspiré le film du même nom de Sidney Lumet) demeure un moment marquant de télé, et de vie. « Avec le temps, je me suis plus intéressé aux réponses. Je squeezais moins les gens dans un coin, mais j’avais des réponses plus enrichissantes. »

Le temps de réfléchir

Richard Martineau discutait récemment avec un réalisateur des Francs-tireurs. « Et il me racontait que chaque fois qu’il travaille avec moi, des gens lui disent : “Oh my god, ça doit être heavy !” Ben non, je suis super gentil. » Entre 1998 et 2020, les personnages médiatiques de Richard Martineau et Benoît Dutrizac — salutaires pourfendeurs de la rectitude politique pour les uns, hommes blancs privilégiés se servant de leurs tribunes afin de proférer des propos condamnables pour les autres — se sont beaucoup transformés. Avaient-ils l’impression de présenter une autre facette d’eux-mêmes à Télé-Québec ?

« Je pense que mon humour passe mieux à la télévision. J’ai un style d’écriture très abrasif, bing, bang, bang », fait valoir Martineau, qui signe quotidiennement une chronique dans Le Journal de Montréal et anime tous les matins dès 10 h à QUB Radio. « À la télévision, je suis moins en angles, plus en courbes. » Il ajoute en riant : « Et je ne parle pas que de mon physique ! »

« Ce n’est pas la même job »,répond quant à lui Dutrizac, dont l’émission suit celle de son collègue à QUB Radio. « Quand t’es dans l’actualité, il y a des fois où t’es excédé par ce que t’entends, où t’es plus à cran. Aux Francs-tireurs, on avait le temps de peser le pour et le contre, de se préparer, d’écouter, de réfléchir avant d’ouvrir la bouche. »

Les francs-tireurs ont-ils engendré une descendance ? « Télé-Québec nous a donné le temps de bâtir notre public en tout cas », se réjouit Richard Martineau, tout en précisant qu’il refuse de se plaindre que l’émission prenne fin — « 23 ans, c’est une ride incroyable. » « Au début, ça marchait plus ou moins et ils ont cru au projet, alors que maintenant, on veut desratings tout de suite. »

« Télé-Québec décide de retirer Les francs-tireurs, soit, c’est leur droit de gérance. Mais qui va prendre la relève ? demande Benoît Dutrizac. Je veux bien qu’il y ait du journalisme de solutions, du journalisme optimiste [le magazine L’avenir nous appartient débute en janvier], mais si la direction de Télé-Québec pense qu’on vit une époque qui n’est que joviale et positive, j’ai des nouvelles pour eux autres. »

Aujourd’hui, tout le monde se vante de poser les vraies questions, sans toujours le faire, mais à l’époque, ce qu’on voyait beaucoup, c’est des artistes qui viennent "ploguer" leurs affaires. Il n’y avait pas beaucoup d’émissions qui creusaient un peu plus, quitte à provoquer.

Les francs-tireurs (dernière édition)

Télé-Québec, mercredi, 21 h et à telequebec.tv

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