«Your Honor»: le blues judiciaire de La Nouvelle-Orléans

Le juge Michael Desiato (Bryan Cranston) ne perdra pas de temps à mettre le pied sur l’accélérateur pour effacer les traces de l’acte effroyable commis par son fils Adam (Hunter Doohan), à la gueule d’ange et à la peau diaphane.
Photo: Skip Bolen Showtime Le juge Michael Desiato (Bryan Cranston) ne perdra pas de temps à mettre le pied sur l’accélérateur pour effacer les traces de l’acte effroyable commis par son fils Adam (Hunter Doohan), à la gueule d’ange et à la peau diaphane.

Voltaire s’invite dans Your Honor, la nouvelle série télévisée de l’avocat, producteur et scénariste Peter Moffat (Silk, Criminal Justice). Devant le cadavre atrocement mutilé d’un personnage d’une importance symbolique capitale dans ce thriller kafkaïen, un médecin légiste cite le célèbre philosophe : « On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. » Et son interlocuteur, un policier blasé, de répondre :« Voltaire n’a visiblement jamais vécu à La Nouvelle-Orléans. »

Peter Moffat nous invite dans cette ville unique et meurtrie pour une aventure époustouflante, quelque peu tarabiscotée, débutant, au propre comme au figuré, sur les chapeaux de roues. On ne dira jamais assez à quel point les tragédies routières constituent de véritables autoroutes à intrigues, et Your Honor fait honneur à ce potentiel infini. Car tout démarre par un délit de fuite, en soi une tragédie, mais dont le caractère explosif se révélera très vite : le fils d’un juge respecté a fauché la vie du fils d’un puissant chef de la mafia locale. Bonjour les dégâts.

Cette adaptation de la série israélienne Kvodo semblait destinée à l’aura et à la stature de Bryan Cranston, et pas seulement parce qu’il est enfin sorti de l’ombre grâce à la série Breaking Bad, mais parce qu’il prolonge l’esprit du personnage qui l’a fait connaître : un être fragilisé par la vie traversant le miroir de l’illégalité pour sauver sa peau, et dans Your Honor, celle de sa progéniture.

La toge du juge Michael Desiato lui va comme un gant, figure connue et respectée à l’échelle locale, très théâtrale dans ses rapports avec les avocats et l’annonce de ses sentences. Il perdra vite de sa superbe lorsque son fils Adam (Hunter Doohan) frappera de plein fouet le fils cadet de l’omnipotent Jimmy Baxter (Michael Stuhlbarg, très loin du père cool de Call Me by Your Name), l’abandonnant sur la route tout en cherchant son souffle — il est asthmatique, et au bord de la crise d’apoplexie dans des moments de tension extrême.

Ils ne manqueront pas dans cet affrontement, dont le champ de bataille est celui d’une cité plus d’une fois ravagée : par les éléments naturels, les inégalités sociales et, oui, le racisme systémique. Et de quelle manière s’invite-t-il dans Your Honor, au-delà du fait que celle que l’on surnomme « Big Easy » est peuplée à plus de 65 % d’Afro-Américains ?

Michael Desiato ne perdra pas de temps à mettre le pied sur l’accélérateur pour effacer les traces de l’acte effroyable commis par ce garçon à la gueule d’ange et à la peau diaphane, aspirant photographe comme sa mère (décédée depuis exactement un an au moment du drame), inspirée aussi par Vivian Maier, celle qui affectionnait les passants des grandes villes américaines.

Pour se débarrasser de la voiture encombrante dont la carrosserie constitue en soi un témoin gênant, le juge fait appel à son meilleur ami, Charlie (Isiah Whitlock Jr.), un fort en gueule désireux de devenir le prochain maire de La Nouvelle-Orléans. C’est lui qui trouvera un moyen de faire disparaître cette preuve sur quatre roues, tâche dévolue au jeune Kofi Jones (Lamar Johnson), convaincu qu’il s’agit d’une simple promenade en bagnole. Si vous avez encore du mal avec le concept de profilage racial, sa seule présence à l’écran l’éclaire de la façon la plus brutale qui soit.

Le tournage de Your Honor était initialement prévu à Chicago, autre ville gangrenée par tous les maux bien caractéristiques de la société américaine, mais La Nouvelle-Orléans se révèle ici un choix judicieux. Oubliez les charmes du quartier français. Mis à part la maison cossue du juge Desiato — et que dire de celle de Jimmy Baxter, très « nouveau riche » —, les images sont saturées de rues désertées, d’édifices en lambeaux, de raffineries, d’entrepôts désaffectés et d’un nombre incalculable de bretelles d’autoroute sous lesquelles rarement les Blancs s’agglutinent. Lorsqu’ils le font, comme le jeune Adam, c’est à leurs risques et périls.

Ces paysages soulignent des fractures profondes, dont ces corps policiers dictant leurs propres lois de la jungle, tout cela brillamment épinglé dans ce thriller aux rebondissements tonitruants. La démonstration est soutenue par une foule de personnages secondaires, certains truculents (dont la merveilleuse Margo Martindale en belle-mère culpabilisante), d’autres habités d’une rage contenue qui ne demande qu’à exploser. Dans ce registre singulier, Hope Davis règne sans partage, se dépouillant de ses atours de beauté désespérée pour se transformer en Lady Macbeth, épouse frustrée de Jimmy Baxter et mère éplorée de trois enfants, dont un décédé et un autre en prison. Dans La Nouvelle-Orléans imaginée par Peter Moffat, elle aussi fait régner la terreur.

Your Honor

Crave et Showtime, dès le 6 décembre, 22 h