«The Crown»: les années Thatcher

Gillian Anderson campe une dame de fer plus vraie que nature. Le corps aussi rigide que la coiffure, la voix douce mais autoritaire, la diction affectée, l’actrice américaine n’a rien à envier à Meryl Streep dans «La dame de fer» de Phyllida Lloyd.
Photo: Des Willie/Netflix Gillian Anderson campe une dame de fer plus vraie que nature. Le corps aussi rigide que la coiffure, la voix douce mais autoritaire, la diction affectée, l’actrice américaine n’a rien à envier à Meryl Streep dans «La dame de fer» de Phyllida Lloyd.

Depuis le départ de Churchill, magistralement incarné par John Lithgow dans la première saison de The Crown, les premiers ministres qui se sont succédé au 10 Downing Street ont souffert de la comparaison avec le vieux lion. C’est donc avec bonheur qu’on accueille Margaret Thatcher, première femme à accéder à la tête du Royaume-Uni, dans cette quatrième saison qui s’avère jusqu’ici la meilleure.

Face à Olivia Colman, toujours impeccable dans le rôle de la reine Élisabeth II, l’excellente Gillian Anderson campe une dame de fer plus vraie que nature. Le corps aussi rigide que la coiffure, la voix douce mais autoritaire, la diction affectée, l’actrice américaine — et compagne de Peter Morgan, créateur de la série — n’a rien à envier à Meryl Streep dans La dame de fer de Phyllida Lloyd (dans lequel Olivia Colman interprétait sa fille Carol).

Chaque rencontre entre les deux dames — « deux femmes ménopausées », comme le remarque platement M. Thatcher — sera le théâtre de dissensions sur tous les fronts. Étonnamment, l’une d’elles fera tomber le masque, ce qui amènera l’autre à se questionner sur ses rapports avec ses enfants. On sera également surpris de découvrir une Thatcher aux fourneaux alors qu’elle accueille ses ministres pour discuter des affaires courantes. Rappelons que l’une des grandes qualités de la série, c’est justement de dévoiler l’humain derrière le monument. Et cette quatrième saison n’y échappe certainement pas.

Mariage princier

Politiquement et économiquement parlant, les années 1980 ont été l’une des plus sombres périodes de l’Angleterre en raison des réformes sévères de Thatcher, des troubles en Irlande, de la guerre des Malouines et des tensions entre le Royaume-Uni et les 48 autres pays du Commonwealth en ce qui concerne le régime de l’apartheid en Afrique du Sud.

Pour la presse jaune et les journaux à potins, ce fut une décennie en or puisque les Anglais, le monde entier, devrions-nous dire, ont suivi avec grand intérêt les amours du prince Charles (Josh O’Connor) et de lady Diana Spencer (Emma Corrin), un mariage arrangé déguisé en conte de fées qui tournera bientôt au vinaigre, voire au cauchemar.

Sachant l’issue fatale de cette malheureuse union (qui sera relatée dans la prochaine saison), le spectateur prendra d’emblée parti pour Diana, pauvre oie blanche livrée en pâture au futur roi d’Angleterre et à sa famille, laquelle n’aura cure de ses états d’âme. De dures scènes montrant les troubles alimentaires de la belle captive du palais de Buckingham achèveront le portrait pathétique de cette princesse adorée du peuple et jalousée par la famille royale.

Amoureux fou, comme on l’a découvert la saison précédente, d’une femme mariée, Camilla Parker-Bowles (Emerald Fennell), le prince de Galles apparaît également comme une figure tragique, prisonnière de lourdes conventions ancestrales. Dans ce triste récit, la reine et le prince Philip (Tobias Menzies) ne s’attireront guère la sympathie du public.

Bande de brutes

Comme les spectateurs l’ont constaté dès la première saison, le clan Windsor est une famille dysfonctionnelle croulant sous le protocole et les traditions, préférant la compagnie des chevaux et des chiens à celles des êtres humains, surtout s’ils ne sont pas de sang noble. Margaret Thatcher compare d’ailleurs la reine et les siens aux politiciens paternalistes, sans élégance ni culture qui forment son cabinet.

Parmi ses rares plaisirs, la rustre famille royale aime se réfugier au château de Balmoral, en Écosse, afin de chasser gros et petits gibiers, de faire de longues promenades et de tester l’endurance de leurs hôtes. Devinez qui de la guindée Miss Maggie ou de la gauche lady Di passera le test haut la main.

De toutes les têtes couronnées, c’est sans doute la princesse Margaret (Helena Bonham-Carter) qui fait montre le plus d’humanité. Et de lucidité. Et ce, malgré ses cinglantes réparties. Elle-même victime des mœurs royales, elle observe, impuissante, les ravages qui se perpétuent d’une génération à l’autre. L’épisode lui étant consacré raconte d’ailleurs l’un des plus tristes et sombres secrets des Windsor.

Photo: Des Willie/Netflix Le spectateur prendra d’emblée parti pour Diana (Emma Corrin), pauvre oie blanche livrée en pâture au futur roi d’Angleterre et à sa famille, laquelle n’aura cure de ses états d’âme.

Tout dans le scénario et la mise en scène met brillamment en lumière le décalage qui ne cesse de s’élargir entre la famille royale et la réalité. Dans l’une des scènes les plus tendues, un efficace montage parallèle montre des membres de la famille royale se livrer à leurs activités préférées tandis que des actes terroristes se préparent en Irlande.

À un autre moment, un travelling vers la droite traduit la volonté de la jeune reine Élisabeth (Claire Foy, de retour pour un flash-back nous ramenant en 1947) de voir l’harmonie régner au sein du Commonwealth, puis un travelling vers la gauche illustre les tensions politiques une quarantaine d’années plus tard.

L’épisode démontrant avec le plus d’éclat l’écart entre le faste suranné de la cour et le marasme socio-économique de l’Angleterre est celui où l’on rencontre Michael Fagan, l’homme qui s’introduisit dans la chambre de la reine le 9 juillet 1982. À lui seul, le cinquième des dix épisodes de The Crown cristallise les conséquences du thatchérisme. Dire qu’on devra attendre deux ans avant de voir la grande Imelda Staunton en souveraine dans la cinquième saison…

The Crown, saison 4

★★★★

Netflix, dès le dimanche 15 novembre