Commémorer à l’écran, ou les périls de la commande

Monique Simard et Christian Nadeau soulignent à grands traits l’apport essentiel d’un incontournable du cinéma québécois, «Les ordres» (1974), de Michel Brault, dans notre compréhension de la crise d’Octobre.
Photo: Éléphant – Mémoire du cinéma québécois Monique Simard et Christian Nadeau soulignent à grands traits l’apport essentiel d’un incontournable du cinéma québécois, «Les ordres» (1974), de Michel Brault, dans notre compréhension de la crise d’Octobre.

L’anthropologue culturelle Purnima Mankekar disait de la télévision que c’était « un écran sur lequel se projette la culture et un espace d’où l’on peut voir le politique ». En d’autres mots, le petit écran, et tous les autres, sont des lieux de tensions où l’expression de la créativité passe nécessairement par des filtres plus officiels, et plus subtils. Ils dictent notre façon de penser, dont notre rapport à l’Histoire.

Dans ce contexte de liberté surveillée, nous assistons à un autre phénomène : la prolifération des commémorations. 2020 n’est pas seulement l’année de la COVID-19 — dont tous souhaitent la mort pour la commémorer au plus vite ! —, mais celle des 25 ans du référendum de 1995, des 30 ans de l’échec de l’accord du lac Meech et de la crise d’Oka, de même que les 50 ans de la crise d’Octobre. Autant de dates importantes accompagnées d’une abondance de reportages, de documentaires, d’émissions spéciales et de débats. Mais quelle est la valeur, et la pertinence, de tout ce déballage, notamment à la télévision ?

Sur le plan quantitatif, il s’avère impressionnant, constate Éric Bédard, historien et professeur à la TELUQ, expliquant le phénomène de plusieurs façons. « Les médias sont devenus la caisse de résonance des commémorations, peut-être parce qu’ils sont en crise et veulent attirer l’attention du public, s’interroge l’auteur de L’histoire du Québec pour les nuls. Et les commémorations qui marchent le plus sont celles en lien avec l’histoire contemporaine. Mon hypothèse ? La mémoire du Québec est assez courte, un peu enfermée dans le grand récit moderniste de la Révolution tranquille, et cela témoigne aussi du vieillissement de la population. Avec la crise d’Octobre, la génération du baby-boom revient sur ses années de jeunesse et d’espoir. »

Et si les commémorations qui séduisent davantage les téléspectateurs sont celles qui convoquent les témoins directs de l’événement dont on souligne le caractère exceptionnel ? « C’est plus intéressant, concède Monique Simard, elle dont la longue carrière s’est entremêlée à la trajectoire de l’ONF, de la SODEC, en plus d’avoir été productrice indépendante. Comme on le voit en ce moment avec la crise d’Octobre, des gens révèlent des choses, d’autres parlent pour la première fois, et on entend des témoignages qui auraient été impossibles il y a 25 ans. »

Le facteur temps

Est-ce pour cette raison que la déferlante télévisuelle est moins impressionnante en ce qui concerne le référendum de 1995, remporté de justesse pour les uns et considéré comme volé pour les autres ? « Mon interprétation : ça fait trop mal, c’est une plaie ouverte pour trop de gens, et ils ne veulent pas parler. Y compris Monique Simard », affirme la principale intéressée, à l’époque directrice générale et présidente du Parti québécois.

Dans le cadre d’une commémoration, la richesse de ses manifestations culturelles, dont télévisuelles, c’est, selon l’ancienne syndicaliste, « la multitude des points de vue », car « à partir d’un même événement, on ne raconte pas la même histoire ». Et cette multiplicité, de visions, mais aussi d’œuvres, donne aux célébrations un caractère moins téléguidé. C’est d’ailleurs ce qui agace Christian Nadeau, professeur de philosophie politique à l’Université de Montréal, se méfiant du fait qu’une date devienne « prétexte à discussions ».

Les commémorations qui marchent le plus sont celles en lien avec l’histoire contemporaine. Mon hypothèse? La mémoire du Québec est assez courte, un peu enfermée dans le grand récit moderniste de la Révolution tranquille, et cela témoigne aussi du vieillissement de la population. Avec la crise d’Octobre, la génération du baby-boom revient sur ses années de jeunesse et d’espoir.

Sa condamnation n’est pas sans appel. « Ces rituels sont très importants, comme pour un individu qui examine sa trajectoire en fonction de sa biographie. Une société doit faire la même chose : pour évaluer son présent, et envisager l’avenir », reconnaît l’auteur de Contre Harper. Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice. 

Les trois interlocuteurs du Devoir n’ont guère eu le temps de voir tout ce qui s’est produit ces derniers mois, mais certains n’avaient que de bons mots pour le documentaire de Félix Rose, Les Rose, relatant la trajectoire de son père, le felquiste Paul Rose (« une impressionnante recherche d’archives visuelles », souligne Éric Bédard). D’autres mentionnent au passage que le timing y est pour beaucoup dans l’intérêt porté à une œuvre dans ce contexte de célébrations, sans être un gage de qualité, et de succès.

« Lorsque j’étais à l’ONF, il a fallu souligner deux commémorations : le jubilé de diamant de la reine Élisabeth II et la guerre de 1812, ou plutôt l’escarmouche !, parce que le gouvernement canadien avait décidé de l’ériger en guerre, se souvient Monique Simard. Pour la première, on a produit un documentaire sur un artiste qui a peint un portrait de la reine, et la seconde, une œuvre interactive dont personne ne se souvient. »

Des exemples qui attisent le scepticisme de Christian Nadeau. « C’est important de savoir ce qu’on commémore et qui commémore. Imaginons un instant une production pancanadienne financée par le gouvernement fédéral sur… la crise d’Octobre. Un même événement historique peut varier selon les acteurs en présence. Pour moi, une œuvre “commémorative” réussie ne célèbre pas : elle questionne l’événement, et pose un regard différent. » De toute manière, selon Éric Bédard, quand on veut « plaquer nos tics du présent sur le passé », « le jupon contemporain dépasse toujours un peu trop ».

Un rôle mémoriel

Lorsque viendra le bilan de tout ce qui fut produit dans ce contexte festif en 2020, il sera plus facile de séparer le bon grain de l’ivraie, mais tous reconnaissent que les commémorations ne sont pas favorables à l’émergence de grandes œuvres. Monique Simard et Christian Nadeau soulignent à grands traits l’apport essentiel d’un incontournable du cinéma québécois, Les ordres (1974), de Michel Brault, dans notre compréhension de la crise d’Octobre. Ils le qualifient de « chef-d’œuvre », et l’exemple même, selon le professeur de l’Université de Montréal, d’« un film qui joue un rôle mémoriel, pas commémoratif ».

Exemple plus récent d’arrimage réussi entre une célébration et une démarche personnelle : Expo 67.Mission impossible (2017), de Guylaine Maroist, Michel Barbeau et Éric Ruel, selon Monique Simard. « C’est un thriller absolu, dit l’ancienne hôtesse du Pavillon de la jeunesse à Expo 67. Ces cinéastes sont fascinés par les années 1960, mais ils ont évité tous les clichés sur le monorail, le Québec qui s’ouvre au monde, etc. On le sait ! »

Pour éviter ces écueils, Éric Bédard s’interroge sur la nécessité pour l’État québécois d’instaurer une commission de la commémoration, de la même façon qu’il y en a une pour la toponymie. « Changer le nom des rues, des places, exige une réflexion. Pour voir venir les choses, l’État aurait un rôle à jouer, car, pour être populaires, certains politiciens épousent les idéologies du moment. Or, quand on commémore, ça veut dire aussi qu’on est relativement d’accord. » Ce qui ne fut justement pas le cas lors des célébrations entourant le conflit militaire entre les États-Unis et la Grande-Bretagne entre 1812 et 1814 alors que le Canada était encore une colonie britannique : entre 2012 et 2014, ce sont surtout les historiens qui ont alimenté le débat… sur la nécessité de la commémoration.

Dans ces célébrations préfabriquées (le 375e anniversaire de la fondation de Montréal vient également à l’esprit), les œuvres commandées finissent par avoir des allures « d’épitaphes », selon Christian Nadeau. « On peut les critiquer, mais elles remplissent leur rôle : clore le débat, créer un drapeau. D’où l’importance d’avoir aussi des œuvres qui osent ouvrir le cercueil ! »