Les femmes en télévision sont-elles au pouvoir, les mecs?

Une scène de la télésérie <em>Les mecs</em> avec Alexis Martin, Normand Daneau et Christian Bégin
Photo: Karine Dufour Une scène de la télésérie Les mecs avec Alexis Martin, Normand Daneau et Christian Bégin

« Je te dirais qu’en télé québécoise, les femmes sont excessivement présentes. Beaucoup plus que les hommes. »

L’observation faite par Jacques Davidts à Marc Cassivi, dans un entretien paru dans La Presse de jeudi, a suscité quelques réactions… étonnées.

Le scénariste des Mecs y notait notamment que « les réseaux sont dirigés par des femmes », que « les femmes prennent les décisions à la SODEC » et que « les auteurs sont surtout des femmes ».

Mais est-ce vrai ? Les femmes dominent-elles réellement au petit écran ? « Ce genre d’affirmation est toujours basé sur une impression, indique Anik Salas, présidente de l’organisme Réalisatrices équitables. C’est une seule personne qui évolue dans un milieu X, qui a son vécu, sa lecture de son environnement. C’est une impression, c’est une vision. Mais au bout du compte, ça ne signifie pas que c’est la réalité. »

Surtout que les chiffres semblent indiquer le contraire. En décembre 2018, rappelle Anik Salas, le CRTC a organisé le Sommet des femmes en production, qui visait justement à accroître l’accès de ces dernières aux rôles clés en télévision et au cinéma. « Les radiodiffuseurs qui y ont participé, dont TVA, Rogers, Radio-Canada et Bell Média, ont fait une entente : celle d’atteindre, en 2025, la parité. Si on se donne un objectif, c’est que, clairement, il reste du chemin à faire. »

En parcourant le plan d’action de Bell Média paru l’an dernier, par exemple, Anik Salas souligne que, pour ce qui est des émissions dramatiques, les réalisatrices sont présentes à 8,21 % du côté anglophone, comparativement à leurs comparses masculins. Du côté francophone, elles représentent 31,04 %. Pour ce qui est des émissions comiques en langue française, le pourcentage des femmes à la réalisation atteint 9,97 %. Du côté des directrices photo, ce pourcentage descend… à 0.

Pour la scénarisation, par contre, les chiffres sont plus élevés. Mais là encore, nous sommes loin d’une domination, dit-elle. Chez Média, en ce qui a trait aux émissions dramatiques, le pourcentage des femmes scénaristes s’élève à 64,47 %. « Ce qui n’est pas une majorité écrasante… »

Mais d’où vient cette perception qu’elles le sont, majoritaires ? La présidente de Réalisatrices équitables évoque une piste : « Au Québec surtout, face à la réussite de certaines femmes, comme Fabienne Larouche, on peut avoir l’impression que ces dernières prennent beaucoup de place. De beaux succès, comme Unité 9, peuvent aussi contribuer à cette impression. »

Notons bien ce mot, « impression ». Anik Salas cite d’ailleurs le cinquième rapport annuel de Women in View, qui étudie les œuvres de télévision et de cinéma canadiennes financées par les fonds publics. « En 2017, 28 % des postes de scénarisation, de réalisation et de direction photo étaient occupés par des femmes », peut-on y lire. En s’intéressant uniquement aux postes occupés par les femmes des Premières Nations et les femmes racisées, ce pourcentage chute radicalement.

En voulez-vous d’autres ?

Scénariste de Faits divers, Joanne Arseneau fait remarquer que des hommes dans des postes importants, il y en a à la pelle au petit écran. « Pour la saison d’automne et celle d’hiver qui s’en vient, juste comme ça, je peux vous nommer Luc Dionne, qui fait 120 épisodes par année de District 31, Gilles Desjardins, qui écrit Les pays d’en haut, Martin Matte, qui arrive avec Les beaux malaises 2.0, François Morency pour Discussions avec mes parents, Frédéric Ouellet pour La faille, Serge Boucher pour Fragile, Jean-François Asselin et Jacques Drolet pour Plan B, Fabien Cloutier pour Léo… En voulez-vous d’autres ? »

La directrice générale de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma, Stéphanie Hénault, en ajoute quelques-uns : « Il y a Pierre-Louis Sanschagrin, chef-auteur de Contre-offre qui signe également des épisodes de L’échappée… Il y a Julien Tapp qui contribue à Contre-offre et à Alix et les Merveilleux… bref, il y a beaucoup de gars dans les « pools » d’auteurs. » Et ça, précise-t-elle, c’est sans compter les séries numériques.

Louis-Martin Pepperall, qui a scénarisé Les Sioui-Bacon pour le réseau APTN, estime de son côté que les choses ont évolué. « Je crois que les référents que Jacques Davidts avait en tête datent d’il y a 25 ans. C’est sûr qu’on peut avoir l’impression qu’il y a plus de femmes aujourd’hui. Mais elles ne sont pas plus nombreuses que les hommes. C’est juste que leur nombre a augmenté. Et même s’il y avait 57 % de femmes qui faisaient des émissions pour la télévision, so what ? Pour moi, l’équilibre parfait, 50-50, ne sera jamais atteint. »

Pourtant, en cinéma du moins, cet équilibre semble de plus en plus possible, souligne Anik Salas. « En 2016, l’Office national du film a mis en place des mesures paritaires. Puis, Téléfilm et la SODEC ont suivi. Ça donne des résultats vraiment concrets. Les femmes ont davantage accès au financement. Notamment pour les films à gros budget. L’objectif pour 2020 était d’atteindre la parité. En ce moment, nous sommes à environ 40-60. Nous sommes optimistes. »

Et pour ce qui est des Mecs, compte-t-elle s’y plonger ? « Oui ! J’imagine que ce n’est pas la dernière fois que nous allons en parler. »

Avec Manon Dumais