«Grand Army»: ceci n’est pas «Degrassi»

Au centre de tout, du moins, il y a Joey. Une fille incarnée par Odessa A’zion, qui organise des manifestations anti-soutien-gorge pour défier sa prof coincée. Elle fait la fête beaucoup, se fout pas mal de tout et ignore les textos de son père.
Photo: Jasper Savage Netflix Au centre de tout, du moins, il y a Joey. Une fille incarnée par Odessa A’zion, qui organise des manifestations anti-soutien-gorge pour défier sa prof coincée. Elle fait la fête beaucoup, se fout pas mal de tout et ignore les textos de son père.

Grand Army s’ouvre sur un groupe de filles qui scande les paroles du Bodak Yellow de la rappeuse Cardi B. « Said lil’ bitch, you can’t fuck with me if you wanted to… » Dans une cabine de toilettes, une étudiante sanglote. Son amie entre : « Je vais t’aider. Je t’aime ». Entre les rangées de cases, le groupe continue de chanter. « Look, I don’t dance now, I make money moves. » L’amie insère sa main sous la jupe de sa copine et après ce qui semble être une éternité marquée de gémissements et de cris de douleur, elle finit par brandir triomphalement le préservatif usagé qui « était resté coincé ». Elle sort des toilettes. Le jette au pied d’une autre fille. « Tiens. Ramasse ça. »

Cette entrée en matière annonce la suite, même si l’incident ne sera plus vraiment mentionné. Du moins au cours des six épisodes que nous avons pu visionner. Chacun d’une durée de près d’une heure. Et qui laissent peu de choses à l’imagination.

Attentat suicide, intimidation, viol collectif, mariage arrangé, toxicomanie. Depuis le supersuccès d’Euphoria, plusieurs diffuseurs semblent vouloir présenter la prochaine déclinaison du drame pour adolescents sombre et percutant, présenté l’an dernier à HBO. Mais les résultats sont souvent mitigés.

Notamment dans cette série signée Netflix. Le langage est brutal, les situations frontales, les personnages manquent d’empathie, de compréhension, de compassion, de solidarité. Ou du moins, ces émotions prennent-elles du temps, beaucoup de temps, à se manifester.

Et c’est là où se pose la question : tous les spectateurs ont-ils autant de patience pour attendre une lueur d’espoir ? Et aussi : des clarifications ? Car il faut un moment avant que l’on comprenne vraiment qui est qui.

Au centre de tout, du moins, il y a Joey. Une fille incarnée par Odessa A’zion, qui organise des manifestations anti-soutien-gorge pour défier sa prof coincée. Elle fait la fête beaucoup, se fout pas mal de tout et ignore les textos à l’impératif que son père lui envoie sans cesse.

Les textos, d’ailleurs, sont omniprésents à l’écran. Unetelle écrit à Tim. On le sait parce que le nom s’affiche en haut de son téléphone portable. Attendez, mais qui est Tim ? Ah, c’est le type un peu insignifiant aux cheveux bruns. Ah non, ça, c’est George. Il est tout aussi fade et inintéressant. Ah non, pardon, ça, c’est Luke. Le gars qui profère des insultes racistes.

Ces dernières, tout comme les commentaires misogynes et homophobes, parsèment du reste les dialogues. Mais à quel moment quitte-t-on l’univers de « ce que l’on souhaite dénoncer » pour celui de « ce dans quoi on se complaît » ?

Pour bien faire comprendre au spectateur qu’un personnage détestable est un crétin absolu, a-t-on besoin de l’entendre lancer, en plus de tout, des propos dégradants à l’égard d’un chauffeur de taxi ? Pour traduire le fait que le climat de cette école est toxique au plus haut point, a-t-on réellement besoin d’insérer en voix hors champ la discussion entre deux ados qui disent que « des films d’action réalisés par des femmes, c’est nul à chier et gai » ?

C’est l’accumulation et l’empilement de tels commentaires qui nous font douter d’une certaine honnêteté des créateurs. L’une des jeunes filles clame son féministe (« fuck le fucking patriarcat »), mais traite certaines élèves de « salope » et de « pétasse ». Il faut six épisodes pour qu’elle commence à se remettre en question. Et encore. En fallait-il autant ?

Ce n’est pas pour autant que tout est de trop dans cette production. Certains personnages, dont celui joué par Odley Jean, ont des fils narratifs intéressants. Une profondeur. Cette dernière, par exemple, doit prendre soin des enfants de sa sœur, tout en étudiant pour devenir psychologue, et en trouvant des sous pour aider sa mère.

Il y a aussi le nageur ambitieux incarné par l’acteur canadien Amir Bageria. Sous son air frondeur, ce dernier a peur de révéler son homosexualitéà ses amis qui le surnomment « yo, New Dehli » ou « hé, Punjab » parce que, soupir, il est d’origine indienne. (Alors que la jeune fille d’origine chinoise et de confession juive se fait appeler tour à tour « Geisha Girl » ou « Anne Frank ». Encore là : est-ce vraiment nécessaire ?)

Sombre plongée

Créé par la dramaturge Katie Cappiello, l’ensemble exploite également cette récente tendance des séries longues qui semblent faire passer l’ambiance avant le scénario. Et où la caméra roule plus longtemps que nécessaire.

On pense à The Eddy, la série « de » Damien Chazelle, qui errait entre les intrigues au fil d’un récit de jazz souvent décousu. Ou encore à We Are Who We Are, de Luca Guadagnino, qui étirait longuement, langoureusement et plus habilement, convenons-en, les récits éthérés d’adolescents résidant dans une base militaire en bord de mer.

Et puisque l’on parle d’un certain manque de montage, notons que celui de Grand Army est peu subtil dans ses liens visuels. Exemple : une jeune fille mentionne avoir le sentiment de se noyer. Le plan suivant présente un nageur en train de faire un virage dans le couloir d’une piscine.

Portant ce titre en hommage à la grande place de Brooklyn, où se déroule l’action, Grand Army a été tournée en partie à Toronto (certains reconnaîtront le centre commercial de la rue Yonge). L’image est morne et graveleuse. Le propos est occasionnellement entrecoupé de passages animés, pas toujours heureux. La scène de viol, extrêmement difficile à regarder, reviendra au fil des épisodes, jouée au ralenti, se faisant insoutenable.

Les thèmes abordés, eux, seront nombreux. Jeux de pouvoir, incarcération injustifiée, relations compliquées, pseudo-amitiés, dépendance, terrorisme, trahison. Mais si l’on peut saluer le désir de réalisme des créateurs, ce même réalisme semble parfois manquer de sensibilité. À l’égard des personnages qui subissent les injures, les blessures et les violences, notamment.

Grand Army

Netflix, dès le 16 octobre