Le film de procès: tribunal populaire

Le tournage du drame judiciaire «The Trial of the Chicago 7», avec les acteurs Kelvin Harrison Jr, Yahya Abdul-Mateen II, Mark Rylance, Eddie Redmayne (à droite) et le réalisateur Aaron Sorkin (de dos)
Photo: Niko Tavernise Netflix Le tournage du drame judiciaire «The Trial of the Chicago 7», avec les acteurs Kelvin Harrison Jr, Yahya Abdul-Mateen II, Mark Rylance, Eddie Redmayne (à droite) et le réalisateur Aaron Sorkin (de dos)

Le dramaturge, scénariste et cinéaste américain Aaron Sorkin est de retour en cour, façon de parler. En effet, outre une passion pour la chose politique, comme en témoigne sa série The West Wing, Sorkin a une prédilection pour le drame judiciaire, auquel il revient avec The Trial of the Chicago 7 (Les sept de Chicago en V.F.), sur Netflix le 16 octobre. Le film relate l’histoire véridique d’un groupe de contestataires opposés à la guerre du Vietnam qui, en 1968, fut poursuivi pour conspiration par le gouvernement américain. Pour l’occasion, retour sur un genre où, souvent, la cause ne se révèle pas tant importante pour ce qu’elle est que pour l’incidence qu’elle a sur les personnages. 

Il faut savoir que, déjà, Variety, Insider, Indiewire, Deadline et Hollywood Reporter voient The Trial of the Chicago 7 aux Oscar (voir notre critique en encadré). Pourtant, et c’est là un paradoxe propre au genre, le drame judiciaire n’est guère cinématographique. Par sa nature, il est plus proche du théâtre que du cinéma.

En effet, l’essentiel de l’intrigue se déroule, en théorie, dans le décor confiné d’un tribunal. Or, de cette apparente contradiction peuvent naître des films captivants. Il est en outre des particularités du genre qui le rendent irrésistible aux yeux de certains cinéastes, dont Aaron Sorkin, qui, dans une entrevue accordée en 2018 à The Talks, confiait : « J’ai toujours aimé les drames judiciaires, pour une poignée de raisons : les enjeux sont clairs, les intentions et les obstacles sont clairs. Vous avez un jury, qui agit comme un substitut du public. Les jurés en savent aussi peu que le public, alors l’exposition est facile à gérer. Assis à table avec ma famille pour le souper et écoutant les conversations, j’aime toujours le son de “D’accord, mais y as-tu aussi pensé sous cet angle… ?”. Et c’est souvent ce qui se produit dans les drames judiciaires. »

Enjeux personnels

Mais justement, pour reprendre cette image d’une famille discutant autour d’un repas, le danger avec le drame judiciaire, c’est que l’action devienne statique. D’où une propension à « ouvrir » le cadre de ladite action en la sortant du tribunal. Quoique, en de rares occasions, il est des cinéastes pour embrasser l’unité de lieu.

Le meilleur exemple d’un drame judiciaire assumant l’unité de lieu pour en maximiser l’effet étouffant demeure le vénérable 12 Angry Men (Douze hommes en colère ; 1957), de Sidney Lumet. Dans une salle de délibération suffocante, douze jurés doivent décider du sort d’un jeune homme accusé de meurtre. Un des jurés entend le faire condamner coûte que coûte tandis qu’un autre discerne un doute raisonnable. Entre les deux factions, un dilemme reposant sur des enjeux insoupçonnés, et très personnels.

Un cas de figure similaire émerge au cours d’un autre grand « film de procès » de Sidney Lumet : The Verdict (Le verdict ; 1982). Paul Newman est Frank Gavin, un avocat alcoolique qui voit dans une affaire de négligence une ultime chance de se racheter sur le plan humain.

Avec justesse, le critique Roger Ebert observa à l’époque : « En tant que drame judiciaire, The Verdict est une œuvre supérieure. Mais le réalisateur et la vedette […] semblent viser plus haut ; The Verdict est davantage une étude psychologique qu’un thriller, et le suspense enfoui dans le film a plus à voir avec la vie de Gavin qu’avec sa dernière cause. »

Ainsi, si ces films demeurent aussi puissants, c’est parce qu’ils transcendent les affaires dont ils traitent. L’arc des personnages, la manière dont ils sont transformés pour le mieux par la cause qui les occupe, constitue un enjeu aussi important que l’issue du procès. Sur ce point, et sans vouloir donner tort à Sorkin, si les jurys de cinéma représentent le public métaphoriquement, il reste que c’est volontiers aux protagonistes que les spectateurs tendent à s’identifier, qu’il s’agisse selon le cas d’un demandeur floué, d’une personne accusée à tort, d’un procureur qui se bat pour la bonne cause ou d’un avocat qui croit en l’innocence de son client.

Prenez l’héroïne vilipendée du film A Cry in the Dark (Un cri dans la nuit ; 1988), de Fred Schepisi. Le film revient sur le procès de Lindy Chamberlain (Meryl Streep), coaccusée avec son mari (Sam Neill) du meurtre de leur fille Azaria, un poupon qui se volatilisa lors d’un voyage de camping. La mère éplorée eut beau jurer qu’un dingo (chien sauvage) s’était emparé de son enfant, tant les autorités que le public tinrent d’emblée les Chamberlain coupables. Le film prend le parti des parents dans une affaire à présent considérée comme l’une des pires erreurs judiciaires d’Australie. Meryl Streep est, sans surprise, inoubliable.

Inoubliable, Jodie Foster l’est tout autant dans The Accused (Appel à la justice ; 1988), de Jonathan Kaplan, inspiré d’une histoire vraie. L’actrice incarne une jeune femme qui, après avoir été humiliée en cour et avoir vu ses violeurs s’en tirer à bon compte, se laisse convaincre par la procureure assignée à l’affaire (Kelly McGillis) d’amener en cour trois complices ayant encouragé le viol.

Il est intéressant de noter qu’outre la composition viscérale de Jodie Foster, celle, volontairement effacée, de Kelly McGillis, est tout aussi fascinante. Son personnage a un parcours intéressant : jugeant quelque peu la victime au début, à l’instar de ses collègues masculins (« sa tenue, son attitude, elle avait bu, elle l’a cherché, etc. »), la procureure prend en fin de compte fait et cause pour la plaignante, envers qui elle se solidarise par-delà leurs différences d’éducation et de milieu. Comme dans The Verdict, il y a la cause, mais également, les répercussions de celle-ci sur la vie des personnages.

Idem dans Philadelphia (Philadelphie ;1993), de Jonathan Demme, dans lequel un avocat homophobe (Denzel Washington) accepte de plaider la cause d’un confrère (Tom Hanks) renvoyé par sa firme après qu’on y eut appris qu’il est gai et atteint du sida. Justice sera rendue, et au passage, un homme (ainsi qu’une partie du public) se départira de ses préjugés.

Passionnant prélude

Cette notion de voyage intérieur vers un « soi » meilleur, est tout aussi fondamentale dans A Few Good Men (Des hommes d’honneur ; 1992), qui clôt le survol en revenant à Aaron Sorkin, auteur de la pièce originale et du scénario du film qu’en tira Rob Reiner. On y suit le lieutenant Kaffee (Tom Cruise), assigné à la défense de deux marines accusés de complot et de meurtre. Et s’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres ?

Tandis qu’à l’avant-scène se déploie une intrigue pleine de rebondissements, à l’arrière-scène se joue le récit initiatique d’un jeune avocat beau parleur spécialiste des ententes à l’amiable : dans les faits, Kaffee se retrouve au tribunal pour la première fois.

Sorkin se fend de répliques d’anthologie, dont la désormais célèbre« Vous ne sauriez qu’en faire, de la vérité ! » (« You can’t handle the truth ! »), proférée par le fourbe colonel Jessup immortalisé par Jack Nicholson, nommé pour un Oscar.

D’ailleurs, le drame judiciaire est un genre « payant » pour les interprètes. Rien que dans les films cités, Paul Newman reçut une nomination à l’Oscar du meilleur acteur, Meryl Streep, pour celui de la meilleure actrice, Oscar que remporta Jodie Foster, tout comme Tom Hanks, quelques années plus tard. Quant à 12 Angry Men, il concourut pour l’Oscar du meilleur film. The Trial of the Chicago 7 séduira-t-il l’Académie, comme s’y attendent la plupart des publications américaines ? Pour reprendre la formule juridique : l’affaire va maintenant être prise en délibéré.

La plupart des titres cités sont diffusés en VSD sur une variété de plateformes.

Les sept de Chicago (V.F. de The Trial of the Chicago 7)

★★★ 1/2 Drame judiciaire d’Aaron Sorkin. Avec Yahya Abdul-Mateen II, Eddie Redmayne, Joseph Gordon-Levitt, Sacha Baron Cohen, Frank Langella, John Carroll-Lynch, Mark Rylance, Michael Keaton. États-Unis, 2020, 129 minutes. Sur Netflix dès le 16 octobre.

En 1968, la convention démocrate fut ciblée par un groupe de protestataires. Venus manifester contre la guerre du Vietnam, ces derniers furent accusés de complot et d’incitation à la révolte. L’affaire, qui connut maints rebondissements avant de faire école, constitue un sujet idéal pour Aaron Sorkin. Avec The Trial of the Chicago 7, le créateur des séries The West Wing et The Newsroom, et le scénariste du film A Few Good Men, d’après sa pièce, a tout loisir de fusionner ses deux champs d’intérêt : la politique et la justice américaines.

Caractérisée par une préséance marquée du dialogue, la manière Sorkin est ici bien en évidence. Les répliques fusent, tour à tour explosives ou démonstratives : autant l’auteur divertit et instruit, autant il prêche. Afin de contrebalancer ce parti pris, Sorkin dynamise sa réalisation en multipliant les prises de vues et les coupes. Le corollaire négatif est une impression intermittente de frénésie visuelle sur fond de joutes verbales.

Cela étant, l’équilibre est au rendez-vous la majeure partie du temps. Qui plus est, Sorkin est un as de la structure. Espoir initial, revers imprévu, tout semble perdu, puis survient ce témoin de la dernière heure : l’auteur sait garder un auditoire en haleine. Cela se gâte en revanche lors des nombreux moments où les personnages réunis en groupe (une technique fétiche) échangent ou se font présenter de l’information jusqu’à plus soif, avec le public comme destinataire réel un peu trop manifeste.

Le recours au montage alterné est tout spécialement efficace lors de séquences clés, comme celle où l’on voit, en saccades, Bobby Seale (Yahya Abdul-Mateen II, magnétique) être bâillonné, et ses coaccusés attendre son retour en dévisageant le juge (Frank Langella, un magnifique adversaire) d’un oeil accusateur.

C’est là un « film d’ensemble » où chaque personnage a son moment de gloire cinématographique, mais où aucun n’est très approfondi : aux interprètes, et ils y parviennent, de créer l’illusion du contraire. Il n’empêche, en l’absence d’un pôle d’identification, on est plus interpellé que transporté.

L’action a beau se dérouler il y a un semi-siècle, son propos est éminemment actuel : allusions à la gauche radicale, au racisme systémique… Quelques semaines à peine après le décès de la juge Ruth Bader Ginsburg et la nomination expéditive de sa successeure à la Cour suprême, The Trial of the Chicago 7 agit surtout comme un rappel des périls encourus par une société qui permet à la partisanerie de corrompre son système de justice. À voir.