Chronique d’une catastrophe fiscale annoncée

Aller à la rencontre de ces bandits sans cravate, comprendre leurs motivations, et surtout savoir si la culpabilité les habite au moment des faits, ou une fois sortis de ces réseaux tentaculaires, faisait partie des objectifs du journaliste Marc-André Sabourin et de sa collègue Naadei Lyonnais.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Aller à la rencontre de ces bandits sans cravate, comprendre leurs motivations, et surtout savoir si la culpabilité les habite au moment des faits, ou une fois sortis de ces réseaux tentaculaires, faisait partie des objectifs du journaliste Marc-André Sabourin et de sa collègue Naadei Lyonnais.

L’entrevue devait se conclure trop rapidement au goût des deux principaux intéressés, car la photographe du Devoir attendait Marc-André Sabourin pour la séance photo. C’est à ce moment-là que le journaliste du magazine L’actualité a lancé ce qui pouvait ressembler à une boutade, provoquant chez l’auteur de ces lignes un immense éclat de rire (sans doute pour ne pas céder au découragement) : « Tous les fraudeurs et les ex-fraudeurs que j’ai interviewés pour ce documentaire ont déjà été victimes de fraude ! » La chose ne manque pas d’ironie.

Or, derrière cette variation de l’arroseur arrosé se cache une réalité moins drôle, quasi ubuesque : nos sociétés hyperconnectées, accros aux algorithmes et aux mégadonnées, ressemblent à des colosses aux pieds d’argile. Le temps des braqueurs de banques avec un bas de nylon sur la tête est révolu, cédant la place aux voleurs de données, et d’identités. Leurs crimes ne répandent pas une goutte de sang, mais bien des larmes, des angoisses, et une tonne de soucis : du prêt hypothécaire refusé au dossier de crédit entaché.

Tous les fraudeurs et les ex-fraudeurs que j’ai interviewés pour ce documentaire ont déjà été victimes de fraude!

 

Marc-André Sabourin a vécu une de ces situations incongrues, contacté par son institution financière pour s’assurer qu’il avait bien ouvert un nouveau compte — ce qui n’était pas le cas. « C’est là que j’ai appris que j’avais été victime d’un vol d’identité, et il m’a fallu un mois pour corriger la situation, en somme une histoire anodine que je n’ai pas rapportée à la police, comme le font malheureusement trop de gens », tient à préciser celui qui a entendu des histoires plus tragiques.

Pirates de l’ombre

Or, vous ne les entendrez pas dans Les voleurs d’identité, un documentaire réalisé par Christine Chevarie (Point d’équilibre), avec Sabourin qui mène l’enquête en compagnie de Naadei Lyonnais, elle aussi une victime de ce crime bien de notre époque. Car au lieu de s’apitoyer sur son sort, ce tandem professionnel s’est posé une question, fondamentale : qui sont ces fraudeurs ? Car contrairement aux victimes, ces magiciens de la magouille « recherchent l’ombre, ne veulent pas parler, pour ne pas s’incriminer, ou dévoiler leurs techniques », précise l’auteur d’une version étoffée de cette enquête dans la toute récente édition du magazine L’actualité. Un doublé comme il l’avait fait l’an dernier avec Bitch ! Une incursion dans la manosphère, réalisé par Charles Gervais, sur les visages inquiétants de la masculinité.

Aller à la rencontre de ces bandits sans cravate, comprendre leurs motivations, et surtout savoir si la culpabilité les habite au moment des faits, ou une fois sortis de ces réseaux tentaculaires, faisait partie des objectifs de Marc-André Sabourin et Naadei Lyonnais, connue comme mannequin, chanteuse, et en ce moment concurrente de la version « chez nous » d’Occupation double. Une association étonnante, mais pas aux yeux du journaliste. « J’avais eu vent que Naadei travaillait sur un projet semblable chez Vice, qui est tombé à l’eau, pour diverses raisons. Sa recherche était bien entamée, elle possède un très bon réseau de contacts professionnels, et je lui ai offert de joindre nos forces. »

Ils sont donc partis à la rencontre de ceux et celles qui ignorent, ou ne veulent pas voir, à quel point ils bouleversent la vie de leurs victimes, croyant ne s’en prendre qu’aux institutions financières capables d’assumer les coûts de leurs arnaques. Ce qui n’est pas faux, expliquent des enquêteurs bien au fait de ce dossier, donnant ainsi l’illusion d’une situation maîtrisée, puisque les personnes fraudées voient souvent leur argent récupéré. Mais elles ont perdu quelque chose de plus précieux : une foule d’informations essentielles dont le numéro d’assurance sociale, la date de naissance ou le nom de jeune fille de leur mère, tout cela entre de mauvaises mains et pouvant causer un véritable chaos.

Un visage sur une réalité

Les voleurs d’identité lèvent ainsi le voile sur une (infime) partie de leurs méthodes, Sabourin et Lyonnais recueillant les confidences de fraudeurs qui pouvaient faire la ronde des guichets automatiques ATM, ou persuader des toxicomanes endettés jusqu’au cou de soutirer des informations précieuses de leur employeur, et pas les moindres : banques, compagnies de télécommunication, sociétés d’État, universités, « bref, n’importe quelle entreprise où il y a des données personnelles », souligne Marc-André Sabourin. Nous sommes loin du pirate informatique bien installé dans son sous-sol…

Deux de ces voleurs nouveau genre attirent ici l’attention. Le premier, Moto, se présente en pleine lumière, reconnaissant non seulement son passé de fraudeur, mais s’en inspirant pour ses chansons de street rap, ce qui ne manque pas d’attirer l’attention — chose dont visiblement il ne se lasse pas. En parallèle, et bien cachée derrière son anonymat, Sarah (nom d’emprunt donné par le journaliste) décrit dans le menu détail sa carrière de « striker », que l’on pourrait traduire par « comédienne ». Elle qui rêvait plus jeune de jouer la comédie a usé de son talent pour multiplier les demandes de marges de crédit dans les institutions financières. Une « carrière » étalée sur quelques années, et sur laquelle elle revient avec plus de remords que de fierté.

Radiographie d’un phénomène exponentiel, Les voleurs d’identité ne dore pas la pilule : il est bien ancré, prendra de l’ampleur, et seuls de solides changements législatifs pourront freiner son élan, tout cela avec la pression constante des citoyens. « L’immense vol de données chez Desjardins [qui a touché 8 millions de personnes et coûté 108 millions de dollars à l’institution financière] aura fait émerger une chose positive : imposer le sujet dans l’espace public », concède Marc-André Sabourin, tout en regrettant l’apparition « d’une catastrophe pour qu’on en parle ».  

L’utopie de la juste part

Est-ce que la crise de la COVID-19 pourrait sonner la fin des services publics ? Non, mais elle les met à rude épreuve parce que les finances publiques sont fragilisées par la mondialisation de la fiscalité. En fait, depuis les années 1980, le taux d’imposition des grandes entreprises ne cesse de diminuer : il est maintenant de 6 % aux États-Unis, alors qu’il tournait autour de 30 % il n’y a pas si longtemps, tandis que 85 % du fardeau fiscal repose sur les citoyens. Ce n’est pas la seule aberration contenue dans Rapide et dangereuse, une course fiscale vers l’abîme, documentaire coréalisé par Brigitte Alepin, la fiscaliste qui fait trembler les riches, et Harold Crooks. La majorité des intervenants qui défilent devant la caméra de ces deux défenseurs de l’équité fiscale constatent les effets parfois tragiques de ces règles douteuses. Celles où un milliardaire comme Warren Buffett ne paie pas un sou d’impôt, et ce, « en toute légalité ». De même qu’un certain Donald Trump...

Rapide et dangereuse, une course fiscale vers l’abîme
​RDI, jeudi, 20 h

Quelques statistiques sur la fraude et le vol d’identité au Canada

En 2019 : 9735 vols d’identité, 9074 cas de fraude à l’identité

Total des fraudes en date du 30 août 2020

Signalements : 36 081 (47 398 en 2019)
Victimes : 16 081 (19 927 en 2019)
Pertes financières : 60,5 millions de dollars (102,5 millions de dollars en 2019)

Total des fraudes liées à la COVID-19 (entre le 6 mars et le 31 août 2020) 

Signalements : 4141
Victimes : 2963
Pertes financières : 5,6 millions de dollars

Source : Centre antifraude du Canada

Les voleurs d’identité

Télé-Québec, mercredi, 20 h, et par la suite, gratuitement, à telequebec.tv