«The Haunting of Bly Manor»: frissons frelatés

Campée à l’origine vers 1840, l’intrigue de la nouvelle de Henry James est transposée, dans «The Haunting of Bly Manor»<i>,</i> en 1987: un choix accessoire dénotant un certain opportunisme, les années 1980 étant redevenues très en vogue dans la foulée du phénomène «Stranger Things»<i>. </i>
Photo: Eike Schroter / Netflix Campée à l’origine vers 1840, l’intrigue de la nouvelle de Henry James est transposée, dans «The Haunting of Bly Manor», en 1987: un choix accessoire dénotant un certain opportunisme, les années 1980 étant redevenues très en vogue dans la foulée du phénomène «Stranger Things».

Un manoir isolé en pleine campagne anglaise, bien trop vaste pour le peu d’occupants qu’il abrite. Des jardins magnifiques de jour, mais où s’étirent la nuit d’inquiétantes ombres. Un étang profond, trop profond… Et cet historique de disparitions, de morts tragiques, d’amours interdites également. Dans la pénombre régnant en permanence entre les murs de la propriété, il arrive qu’on aperçoive des silhouettes si furtives qu’on doute de les avoir réellement vues. Rare incursion dans l’épouvante pour l’auteur Henry James, le récit Le tour d’écrou est, de loin, sa création la plus souvent adaptée. Diffusée sur Netflix le 9 octobre, The Haunting of Bly Manor (Bly Manor — la dernière demeure en V. F.) se veut une expansion de l’œuvre originale.

En substance, l’histoire raconte comment la nouvelle gouvernante d’une paire d’orphelins en vient à soupçonner ces derniers d’être possédés par les esprits de sa prédécesseure et d’un vil homme à tout faire, amoureux décédés dans des circonstances troubles. Des grandes lignes reprises dans The Haunting of Bly Manor. « Bly » qui, au départ, ne s’annonce pas comme un lieu hanté.

Par l’entremise de son héroïne, Henry James décrit l’endroit comme suit au commencement: « Je me rappelle l’excellente impression que me fit la grande façade claire, toutes fenêtres ouvertes, les deux servantes qui guettaient mon arrivée ; je me rappelle la pelouse et les fleurs éclatantes, le crissement des roues sur le gravier, les cimes des arbres qui se rejoignaient et au-dessus desquelles les corneilles décrivaient de grands cercles, en criant dans le ciel d’or. La grandeur de la scène m’impressionna. »

Un portrait qui glissera inéluctablement vers le macabre : « De plus, le lieu même, de la façon la plus étrange du monde, s’était transformé, en un instant et par le fait de l’apparition, en une solitude absolue. Et pour moi, tout au moins — pour moi qui m’applique à recomposer mes impressions d’alors avec une réflexion délibérée que je n’y ai encore jamais apportée — la sensation de ce jour-là me revient tout entière. C’était — tandis que je m’imprégnais avidement de tout ce que mes sens pouvaient saisir — c’était comme si tout le reste de la scène eût été frappé de mort. »

À la base, The Haunting of Bly Manor, série développée, produite, et en partie réalisée par Mike Flanagan, se veut le second volet, autonome mais lié par le thème de la maison hantée, d’un projet anthologique lancé avec The Haunting of Hill House. Tirée du chef-d’œuvre de Shirley Jackson, cette première série a valu un énorme succès à Netflix, qui s’est empressé de passer une autre commande à Flanagan, sorte de créateur en résidence (Gerald’s Game, Hush, Before I Wake).

Transposition arbitraire

La série ne manque pas d’ambition et dispose en l’occurrence de moyens conséquents. Autre atout : la production affiche une diversité tous azimuts réjouissante. Les interprètes, pour plusieurs des complices assidus de Mike Flanagan, sont tous excellents.

On l’évoquait, l’intrigue a été pour l’occasion considérablement augmentée. Ce, tant en ce qui concerne le récit qu’en ce qui a trait à l’univers à l’intérieur duquel celui-ci est circonscrit. Ainsi, la trame contenue dans ce roman de moins de 90 pages de Henry James se voit-elle impartie d’ajouts et d’appendicesafin d’arriver à neuf épisodes d’une heure chacun environ. On ne passera pas par quatre chemins : le résultat n’est qu’à moitié réussi, et encore.

Campée à l’origine vers 1840, l’intrigue est transposée en 1987 : un choix accessoire dénotant un certain opportunisme, les années 1980 étant redevenues très en vogue dans la foulée du phénomène Stranger Things (encore de Netflix). Dans ce contexte arbitraire, ce qui relevait de l’épouvante gothique se meut en horreur de pacotille.

Comme dans l’œuvre littéraire, le récit se met en branle par l’entremise d’une narration externe postérieure à l’action principale, qui sera tout du long relatée. Dans cette incarnation-ci, l’héroïne du métarécit devient une Américaine ayant fui en Angleterre des événements traumatiques. Après avoir obtenu un poste de gouvernante à Bly, elle fait la connaissance du personnel, et surtout des deux enfants dont elle a désormais la charge : Miles et Flora, qui auront tôt fait de l’alarmer par leur comportement bizarre. Et si Bly était sous le joug d’une malédiction ?

Effets chocs et sursauts faciles

Sur ce point crucial, Mike Flanagan s’avère en rupture complète avec l’approche de Henry James. De fait, dans le très court roman, la gouvernante sans nom (Dani Clayton dans la série) était une narratrice non fiable dont le journal intime lu par un tiers constituait l’essentiel d’un texte à la première personne. Or, James laissait aux lecteurs le soin de déterminer si ce que rapportait la protagoniste relevait du surnaturel ou du fantasme, des « imaginations », pour reprendre la formule de la principale intéressée : « Un moment, j’avais cru reconnaître, faible et dans l’éloignement, un cri d’enfant ; à un autre, j’avais tressailli presque inconsciemment, comme au bruit d’un pas léger qui se serait fait entendre devant ma porte. Mais de telles imaginations n’étaient pas assez accusées pour n’être pas aisément repoussées, et ce n’est qu’à la lumière — ou plutôt à l’ombre — des événements postérieurs, qu’elles me reviennent à la mémoire. »

Cette ambiguïté se nourrissait au surplus d’une foule de considérations psychologiques implicites, à commencer par le fait que la gouvernante est une femme qui, dans le contexte du début de l’ère victorienne, a une expérience de vie limitée par des mœurs très strictes. Sa vision du monde, forcément, est quelque peu étriquée. Elle est un puits sans fond d’émotions refoulées. Ceci expliquant cela, les manifestations des défunts amants toxiques ne sont peut-être que la projection de ses propres désirs réprimés.

Meilleure adaptation à ce jour du texte de James, The Innocents, de Jack Clayton (d’où le patronyme donné à l’héroïne dans la série) s’en tenait à ce parti pris de la subtilité ainsi qu’à un traitement de l’épouvante reposant largement sur la suggestion. À l’inverse, The Haunting of Bly Manor joue la carte des fantômes malveillants qui surgissent des ténèbres ou se laissent deviner, silhouettes mouvantes, en arrière-plan.

Littéral, donc, le volet épouvante aurait très bien pu fonctionner comme tel. Hélas, tous ces spectres qui vont et viennent semblent la plupart du temps émaner d’autres films et séries : aucun renouvellement de la figure du fantôme, que du déjà-vu (exception faite de celui qui harcèle d’emblée Dani). D’ailleurs, contrairement à son habitude, Flanagan s’en remet volontiers à des effets chocs faciles, à des sursauts plutôt qu’à de patientes montées d’angoisse : déception. 

Enflure feuilletonesque

À titre indicatif, dans The Haunting of Hill House, Mike Flanagan tournait également le dos à la présentation ambivalente du surnaturel privilégiée par la source. Dans ce cas précis,le résultat fonctionnait parce que Flanaganne reprenait que peu d’éléments du roman de Shirley Jackson, qu’il s’appropriait et transformait en saga familiale se déroulant, en alternance, sur plusieurs époques.

Un principe de temporalités multiples que Flanagan tente d’appliquer à The Haunting of Bly Manor, mais sans la même virtuosité, comme une recette qu’on s’obstine à vouloir reproduire sans avoir réuni les ingrédients appropriés. À cet égard, les sous-intrigues sentimentales se multiplient jusqu’à l’absurde (la principale se clôt cependant magnifiquement). Entre chaque frousse et révélation, la série est qui plus est plombée de longueurs. Tout cela fait « remplissage », surtout le huitième épisode, un prologue tardif aux allures de conte des frères Grimm.

Au bout du compte, il se dégage de l’ensemble une impression d’enflure feuilletonesque. En effet, la proposition de Henry James tient du huis clos mental anxiogène, et son brio réside aussi dans son économie. Boursouflée, la fresque surnaturelle que s’ingénie à en tirer Mike Flanagan finit par crouler sous son propre poids.

Henry James sur les écrans

Aperçu du meilleur…

The Innocents, de Jack Clayton, 1961. Deborah Kerr livre une performance inoubliable dans le rôle d’une femme dont l’équilibre mental vacille à la faveur d’événements insolites. Clayton filme le manoir en multipliant les zones d’ombre qui deviennent autant de sources d’angoisse. Son utilisation virtuose de la profondeur de champ est saisissante. Le surnaturel n’est jamais établi hors de tout doute, et c’est ce doute, ultimement, qui hante le spectateur longtemps après la fin.

 

The Others, d’Alejandro Amenabar, 2001. Nicole Kidman brille dans le rôle de Grace Stuart, mère de deux jeunes enfants allergiques à la lumière du jour. Retirée du monde dans sa grande demeure sombre, Grace est irritée par les mensonges de sa progéniture au sujet de fantômes. Jusqu’à ce qu’elle comprenne que quelqu’un — ou quelque chose — a élu domicile avec eux. Certes, Amenabar ne signe pas une adaptation à proprement parler, mais son film affiche une parenté revendiquée avec James. Exsudant une atmosphère gothique envoûtante, un superbe exercice de style « à la manière de » nous est offert.

 

… Et du pire

 

Presence of Mind, d’Antoni Aloy, 1999. Distribution éclectique (Sadie Frost, Harvey Keitel et Lauren Bacall !) pour un « europouding » prétentieux et languissant dans lequel la trame désormais archiconnue est reprise laborieusement. Vrais, pas vrais, les fantômes ? On risque de s’endormir avant de le savoir.

 

The Turning, de Floria Sigismondi, 2020. Mackenzie Davis fait ce qu’elle peut dans cette triste itération. La nouvelle gouvernante, les enfants, les trépassés enquiquinants, les dynamiques usuelles et un certain panache formel : tout a beau y être, ce film est un ratage absolu. La seule chose susceptible de tourner ici n’est pas le métaphorique écrou, mais Henry James — dans sa tombe.

Bly Manor — la dernière demeure (V. F. de The Haunting of Bly Manor)

★★ 1/2

Série fantastique créée par Mike Flanagan. Avec Victoria Pedretti, T’Nia Miller, Henry Thomas, Oliver Jackson-Cohen, Tahirah Sharif, Benjamin Evan Ainsworth, Amelie Smith, Catherine Parker, Rahul Kohli. États-Unis, 2020, 9 épisodes