La vie du FLQ à travers la mort de Mario Bachand

À travers six épisodes, le journaliste Antoine Robitaille (à gauche) et l’historien Dave Noël (au centre), accompagnés du documentariste Félix Rose, déplient les archives et remontent le fil du temps, sur les chemins du FLQ, depuis sa naissance en 1963 jusqu’à son éclatement, au début des années 1970.
Photo: Babel Films À travers six épisodes, le journaliste Antoine Robitaille (à gauche) et l’historien Dave Noël (au centre), accompagnés du documentariste Félix Rose, déplient les archives et remontent le fil du temps, sur les chemins du FLQ, depuis sa naissance en 1963 jusqu’à son éclatement, au début des années 1970.

De rares photos de Mario Bachand, prises peu de temps avant sa mort, montrent un homme svelte qui porte des moustaches tombantes, en fer à cheval, comme c’est alors la mode en cette année 1971. Bachand va être retrouvé, le lundi 29 mars, gisant dans une mare de sang, au milieu de son minuscule appartement d’exilé à Paris. Il n’a eu aucune chance : trois balles dans la tête, dont une a ricoché sur son crâne jusqu’au plafond.

Les coupables courent toujours. Un demi-siècle plus tard, les responsables de ce meurtre politique prémédité n’ont même jamais été identifiés. Les chercher aujourd’hui, à la lumière de documents d’archives et d’entrevues, permet au journaliste Antoine Robitaille et à l’historien Dave Noël, accompagnés des documentaristes Félix Rose et Flavie Payette-Renouf, de proposer, en parallèle, une histoire originale et parfaitement digeste du Front de libération du Québec (FLQ). Mario Bachand, personnage intrigant, était en effet un des piliers du FLQ et l’un de ses militants de la première heure, une figure forte au milieu de ces révolutionnaires qui avaient pour ambition d’accélérer la marche de l’histoire par l’usage de la violence.

Disons-le tout de suite : il est exceptionnel que la télévision québécoise se donne les moyens d’envisager l’histoire de sa société d’une aussi riche façon que dans Le dernier felquiste. À travers six épisodes, rien de moins, Robitaille et Noël déplient les archives et remontent le fil du temps, avec un luxe de détails et de documents où ils nous guident sur les chemins du FLQ, depuis sa naissance en 1963 jusqu’à son éclatement, en ce début des années 1970 où Bachand est exécuté.

C’est au Devoir que Dave Noël et Antoine Robitaille ont commencé à s’intéresser à l’affaire Bachand, à l’occasion de la rédaction, en 2010, d’une série de trois textes pour souligner le 40e anniversaire de la crise d’octobre 1970. À propos du FLQ, observe Robitaille dix ans plus tard, « tout ce qu’on perçoit à distance est la crise d’Octobre ». Or cette crise, qui conduit à des arrestations massives sous le couvert de la Loi sur les mesures de guerre ainsi qu’à l’occupation des rues par l’armée, avait des racines profondes. La traque de celui ou de ceux qui ont assassiné Mario Bachand permet de l’expliquer.

« En 1963, Mario Bachand est un des premiers felquistes ; et il est l’un des derniers, lorsqu’il est tué en 1971 », résume Robitaille. Si bien qu’à travers cette figure, par des effets de transparence, on peut très bien apercevoir toute l’histoire du FLQ se dessiner dans les perspectives de ce militant doublé d’un théoricien. « Il ne faut pas oublier que notre but n’est pas de gagner des votes aux élections, mais de faire une révolution intégrale, de révolutionner tout », écrit Bachand.

La série remonte, en suivant la voie tracée par Bachand, jusqu’aux premières explosions dans les boîtes aux lettres de Westmount.

« Ce n’était absolument pas contre les Anglais », précise Bachand dans une entrevue d’époque accordée au micro de la journaliste Judith Jasmin. « C’était contre le capitalisme anglo-canadien. Ce qui est très différent », souligne-t-il pour expliquer ces gestes qui coûteront la vie à un démineur.

Comment le FLQ avait-il réussi à s’approprier toutes les armes d’une caserne militaire pourtant bien gardée ? Vous l’apprendrez dans cette série, où il est aussi question de vols de banque en série, d’usage de dynamite subtilisée sur des chantiers de construction et d’un attentat raté contre un train où se trouvait le premier ministre canadien.

Apogée et nécessités

La crise d’Octobre constitue une sorte d’apogée dans l’histoire du FLQ. On en souligne à raison, cette année, le cinquantième anniversaire. Bien des éléments, majeurs pour la comprendre, se trouvent cependant ailleurs.

« Chaque mouvement politique connaît son apogée, explique Antoine Robitaille. Si, par exemple, pour comprendre la Révolution française, quelqu’un ne s’intéresse qu’à la prise de la Bastille, il va lui en manquer des bouts. » Ainsi en va-t-il pour la crise d’Octobre au Québec, toutes proportions gardées.

Le grand mérite de ce documentaire est de remonter en douce le cours des sept années précédentes. La série convie le spectateur, à la façon d’une quête, selon un procédé narratif du pas-à-pas, à rencontrer différents survivants, dont quelques-uns des premiers acteurs du FLQ de 1963.

« Certains disent que la Loi sur les mesures de guerre était exagérée. Sans doute. Je ne veux pas défendre ce que le gouvernement a fait en octobre 1970. Mais cela faisait sept ans que ça sautait partout. Pierre-Paul Geoffroy a posé 31 bombes ! Celle qu’il dépose à la Bourse de Montréal, si elle avait été placée devant la bonne colonne, aurait pu faire tomber l’édifice au complet. » Cet attentat fera 27 blessés, dont 3 grièvement. Et Geoffroy sera condamné à 124 peines de prison à perpétuité.

« Quand on parle du FLQ aujourd’hui, observe Noël, c’est le volet international du mouvement qui étonne le plus les gens. Le FLQ s’inspirait du Front de libération national (FLN) algérien et de la guérilla urbaine, mise en avant en Amérique du Sud. Il avait des liens avec les Black Panthers », ce mouvement révolutionnaire afro-américain.

Certains disent que la Loi sur les mesures de guerre était exagérée. Sans doute. Je ne veux pas défendre ce que le gouvernement a fait en octobre 1970. Mais cela faisait sept ans que ça sautait partout.

 

« Le FLQ fournissait de la dynamite aux Black Panthers. Certains de ces derniers venaient même s’entraîner dans la vallée du Richelieu. » Il y eut même des plans communs pour faire sauter la statue de la Liberté à New York.

« Mario Bachand a fait partie d’un complot pour tuer Robert Bourassa », à l’occasion d’une visite officielle du premier ministre en France, indique Antoine Robitaille. En savait-il trop ? L’homme dérangeait en tout cas souverainement certains de ses compagnons d’armes. L’ex-felquiste Robert Hudon affirme, devant la caméra, qu’il l’aurait « tué avec plaisir ».

L’histoire de ce pays

En bout de course, à la lumière de son exploration des méandres du FLQ, Antoine Robitaille constate une impasse à la radicalité. « Après des années de recherches, je me rends compte que ça les a brisés. Tous. Cela les a blessés non seulement eux, mais ils ont blessé aussi d’autres gens autour d’eux », sans que les résultats qu’ils espéraient soient pour autant au rendez-vous.

« On apprend beaucoup sur cette décennie-là », dit quant à lui son collègue Dave Noël. Au-delà du meurtre de Mario Bachand, dit-il, « nous avons voulu faire connaître une histoire qui est en soi captivante ».

« Devant leur télé, les gens s’intéressent à l’histoire des États-Unis, à celle de la France ou d’autres pays, dans des séries qu’on ne cesse de leur présenter, observe Antoine Robitaille.  Je les regarde aussi, ces documentaires. Mais l’équivalent est rare ici. Je crois qu’on a montré, par notre série autour de la mort de Mario Bachand, qu’il y a moyen de faire tout aussi bien ici du côté de l’histoire. »

Selon lui, les fonds publics devraient en tout cas servir à financer plus de documentaires historiques québécois. « On peut intéresser les gens à notre histoire et, surtout, on peut les intéresser pour bien plus que 50 minutes ! »

 

Le dernier felquiste

Une série en six épisodes réalisée par Flavie Payette-Renouf, Eric Picolli et Félix Rose. Sur Club Illico, dès le 1er octobre.