Mildred Ratched, de méchante à (anti)héroïne

Son visage est « lisse, calculé et arrangé avec précision ». Elle est « souriante et calme et froide comme d’habitude ». Ainsi Ken Kesey décrit-il, dans son roman de 1962 Vol au-dessus d’un nid de coucou, l’infirmière-chef Ratched. Cette dernière règne sur l’hôpital psychiatrique où vient d’arriver McMurphy, un homme qui feint la folie afin d’éviter la prison, et dont l’esprit contestataire sera broyé, au propre et au figuré, par l’impitoyable infirmière. Dans le film qu’en tira en 1975 Milos Forman, ce personnage devenu l’une des « méchantes » les plus détestées de la culture populaire eut droit à un prénom : Mildred. Or, voici que, dans la série Ratched, elle a pour la première fois voix au chapitre et un passé trouble imaginé par Evan Romansky et Ryan Murphy.

L’action se déroule en 1947 alors que Mildred Ratched (Sarah Paulson) s’insinue — on taira comment — dans l’équipe soignante de l’hôpital psychiatrique que dirige le docteur Hanover (Jon Jon Briones) avec l’assistance de l’infirmière-chef Bucket (Judy Davis). Ce, au moment même où vient d’être admis un meurtrier dont il faut évaluer l’état mental (Finn Wittrock).

Parmi les personnages principaux, on retrouve une attachée politique (Cynthia Nixon), une héritière (Sharon Stone) et une tenancière de motel (Amanda Plummer), dont les destins seront intimement liés à celui de la protagoniste.

C’est la maison de production de Ryan Murphy, à qui l’on doit Nip/Tuck, Glee et les différentes itérations de American Horror Story (AHS : Asylum, AHS : Freak Show, AHS : Cult, etc.), qui a développé Ratched. Comédienne fétiche de Murphy, Sarah Paulson a coproduit la série en plus d’en tenir le rôle-titre. Lors d’une table ronde virtuelle à laquelle Le Devoir a été convié, la comédienne explique : « Ryan tenait à me donner beaucoup de pouvoir. Je n’avais encore jamais joué le rôle principal dans une série ni “possédé” un morceau d’une série : je n’avais jamais été productrice exécutive auparavant. Et c’est grâce à lui, à Ryan. C’était primordial pour lui. Il me disait : “embrasse ton pouvoir, embrasse ton pouvoir” […] Ryan a toujours été mon plus grand champion. »

Des paroles qui résonnent du côté de sa partenaire de jeu Sharon Stone, également présente à l’événement. « Je ne veux pas que ça sonne affecté ou condescendant, mais je suis fière pour toi. Je viens d’une génération où ce n’était pas possible pour une actrice d’accéder à ce type de pouvoir. Si, sur un film, je voulais faire quelque chose, que j’avais une idée, j’avais droit à des remontrances : on me faisait venir au studio pour me demander quel était mon problème, et pour me prier de la fermer », se souvient Sharon Stone, pour qui le rôle de Lenore Osgood, une femme richissime (et vengeresse) vivant dans un manoir baroque, a été écrit.

On touche là, au fond, au propos véritable de la série qui, sous ses dehors de thriller (très, très) stylisé, offre un contrepoint féministe intéressant à une œuvre célébrée qui, elle, ne l’était assurément pas.

Une hérésie que tout cela ? Pour qui serait tenté de le croire, il est à noter que Michael Douglas, producteur « oscarisé » du film Vol au-dessus d’un nid de coucou et détenteur des droits d’adaptation du roman de Ken Kesey, est au nombre des producteurs de Ratched. Mais on reviendra plus en détail sur ledit enjeu féministe.

Une antihéroïne

Dans Ratched, le personnage ne fait pas mentir sa description originale, mais gagne en complexité. En effet, alors que les coscénaristes Evan Romansky, Ian Brennan et Jennifer Salt pèlent comme un oignon chaque couche du personnage, les ambiguïtés succèdent aux contradictions.

Ce qui fait en sorte que Sarah Paulson n’est pas contrainte d’imiter ni même d’évoquer la performance inoubliable de Louise Fletcher dans le film, puisqu’elle dispose d’une foule d’avenues psychologiques inédites à explorer. Impartie d’une mission personnelle, Mildred Ratched se rend coupable d’actes immondes (la série pourrait s’appeler AHS : Ratched), mais fait également des gestes d’une infinie bonté.

Elle n’est ni un monstre ni une sainte : c’est une antihéroïne fascinante à laquelle il est impossible de résister. Tout comme il était impossible de ne pas s’attacher à l’antihéros McMurphy. Ce, en dépit de crimes indéfendables, comme le viol d’une adolescente de 15 ans. D’ailleurs, au fil des ans, ce roman phare de la contre-culture qu’est Vol au-dessus d’un nid de coucou a souvent été attaqué pour sa misogynie.

On n’a qu’à penser à cet échange entre Harding, un autre patient, et McMurphy où le viol, en termes à peine voilés, est désigné comme la seule « arme » dont disposent les hommes contre les femmes afin de montrer à ces dernières « qui est le patron ». « Nous sommes victimes d’un matriarcat ici, mon ami, et les docteurs sont aussi impuissants que nous », conclut Harding face à un McMurphy qui ne trouve rien à rétorquer.

Il y a en outre cette fixation de l’auteur (et de ses personnages) sur la forte poitrine de Ratched, décrite comme « une erreur de fabrication », car trop féminine pour cette automate.

Dans le roman, l’hôpital psychiatrique est un microcosme de la société américaine des années 1960. Et qui est désigné comme l’ennemi de tous ces pauvres hommes « impuissants » ? Une femme : Ratched la castratrice (« ball-cutter »), qui représente l’ordre établi, le système. La vraisemblance aurait voulu qu’un docteur, un psychiatre, occupe l’ultime position de pouvoir, mais Kesey fournit une pirouette narrative pour justifier l’improbable omnipotence de l’infâme infirmière-chef.

Bref, sous le vernis contestataire, on peut lire l’angoisse liée à la montée simultanée de la seconde vague du féminisme.

Le pari de la subversion

Loin d’être anecdotique, cet aspect du roman, et dans une moindre mesure du film, représente l’une des principales clés pour apprécier à sa juste valeur la série, qui s’inscrit en faux contre la misogynie de la source (comme Lovecraft Country, roman et série, retournent contre l’auteur éponyme son racisme notoire). Par exemple, la série place d’emblée Ratched et Bucket en positions antagonistes, mais plutôt que de culminer par un sempiternel crêpage de chignons, leur relation se clôt sur une « solidarisation » construite sur maintes complications.

Quant à la représentation, après une femme entourée d’hommes, c’est l’inverse qui prévaut. Qui plus est, en donnant la vedette à des actrices dans la quarantaine, la cinquantaine et la soixantaine, Ryan Murphy continue d’aller à contre-courant, ce dont on lui sait gré (voir aussi sa série Feud, sur Bette Davis et Joan Crawford). Ce sont là des partitions denses, hors clichés (celle de Cynthia Nixon s’avère tout spécialement prenante).

Pour le compte, il ne s’agit pas là de belles intentions de façade puisque, depuis 2017, Murphy vise l’équité et la diversité dans sa boîte. Et ce, devant comme derrière la caméra.

Ratched ne fait pas exception, et la beauté de la série réside dans sa nature subversive. Traditionnellement, la figure d’antihéros valorisée en fiction est masculine, un diktat que brise la série. À terme, surtout, la série a fait du matriarcat tant honni dans le roman son principal argument.

À voir ou pas, «Ratched»?

À voir, et comment ! Fertile en rebondissements, Ratched réhabilite certes (quoique) l’une des figures les plus détestées du cinéma, mais c’est d’abord par l’oeil qu’elle capte puis arrime l’attention. Profitant de ce que l’intrigue se déroule en 1947, alors que Mildred Ratched s’amène on ne sait d’où dans on ne sait quel but dans un hôpital psychiatrique qu’elle mettra à sa main, la série opte pour un look technicolor d’antan, avec des couleurs vives et franches. En clair, on n’essaie pas un seul instant de restituer la facture réaliste, volontairement morne, du film de Milos Forman.

L’influence visuelle (et musicale) principale est en l’occurrence Vertigo, pour l’usage abondant, et réjouissant, du contraste chromatique rouge/vert. Pour l’anecdote, Ratched est campé non loin de San Fransisco, théâtre de l’action du chef-d’oeuvre d’Hitchcock, dont le Psycho (et son motel) compte aussi au nombre des oeuvres citées et/ou détournées. L’hôpital psychiatrique lui-même fait parfois songer à une version kitsch de l’hôtel Overlook de Shining, de Kubrick : c’est approprié, et c’est dire combien les référents sont bigarrés.

Cette esthétique surannée offre un terrain de jeu dont l’équipe de réalisatrices et réalisateurs tire le meilleur parti. L’effort est à cet égard concerté : au cours des huit épisodes, on ne sent jamais des mises en scènes tirant dans des directions contraires. Élégante, dynamique et opulente, cette production est certainement la plus achevée de Ryan Murphy, qui a réalisé lui-même les deux (remarquables) premiers épisodes.

Ici comme dans ses séries antérieures, y compris la récente Hollywood, qui imaginait par le jeu de l’uchronie un âge d’or hollywoodien moins raciste et moins homophobe, le producteur aborde de front les thèmes de l’homosexualité, de l’exclusion et de la différence tous azimuts. Autre constance : un goût assumé pour l’outrance tant dramatique qu’horrifique, avec en contrepartie un sens de l’humour (noir) certain. Enfin, la distribution largement féminine est un bonheur à regarder. Une deuxième saison est d’ores et déjà prévue.

Ratched

★★★★

Suspense. Avec Sarah Paulson, Judy Davis, Jon Jon Briones, Cynthia Nixon, Sharon Stone, Amanda Plummer. États-Unis, 2020, 8 épisodes, sur Netflix, dès le 18 septembre.