«We Are Who We Are»: c’est ça qui est tellement plus que ça

Jack Dylan Grazer et Jordan Kristine Seamón font partie des nouveaux visages qui portent la série.
Photo: HBO Jack Dylan Grazer et Jordan Kristine Seamón font partie des nouveaux visages qui portent la série.

We Are Who We Are. Nous sommes qui nous sommes. Mais qui sont-ils, ces jeunes au cœur de la série de Luca Guadagnino ? D’abord esquissés comme à la peinture à l’eau, aux contours flous, ils se révèlent au fil des épisodes, acquérant profondeur, complexité, sensibilité.

Sur la base militaire américaine sise en Vénétie où l’action se déroule, un adolescent débarque avec ses mères soldates. Avec l’une d’entre elles, il entretient une relation complexe, entre affection et colère. Avec l’autre, il parle peu, mais trouve toujours du réconfort.

Dans cet environnement inconnu, il peine à se tailler une place. Personne ne lit de la poésie comme lui. Personne ne porte d’imprimé léopard. Personne ne reste dans son coin.

Le premier épisode laisse dubitatif. Il y a quelque chose d’artificiel, de plaqué, dans ce premier contact avec le personnage principal. Cheveux décolorés, attitude arrogante, écouteurs dans les oreilles, livre de William S. Burroughs à la main, il boude et bâille sans arrêt. Et prend un air outré quand il apprend qu’une camarade n’est « jamais allée à New York » ! L’ensemble fait un peu pâle copie de Harmony Korine. La présence de Chloë Sevigny au générique — toujours excellente au demeurant — ajoute à cette impression.

Mais au deuxième épisode, quelque chose débloque. Peut-être que le protagoniste change un peu. Pose moins, écoute plus. Surnommé « Maglietta » (t-shirt), par les autres jeunes de la base, en raison de son accoutrement qu’ils jugent extravagant, il intègre peu à peu le groupe. Sans toutefois renoncer à sa personnalité ou s’oublier. Il troque seulement Burroughs pour le Ciel de nuit blessé par balles d’Ocean Vuong et enfile un veston des Stones, qui plus loin joueront Wild Horses.

Indice sonore au troisième épisode : We Are Who We Are, c’est peut-être un clin d’œil à It Is What It Is (ou, de façon moins poétique, « c’est ça qui est ça »). Une chanson de Devonté Hynes, alias Blood Orange, qui résonne ici doucement. Tout comme son Champagne Coast, qui se fait entendre dans une scène avec sa répétition de « come to my bedroom ». C’est d’ailleurs Hynes qui signe la musique originale, à laquelle se greffent des airs connus.

Dans la chambre, le protagoniste est couché avec… son amie ? Son amoureuse ? Son… Mais quel besoin d’apposer des étiquettes ? L’ambiance est langoureuse. Les quatre premiers épisodes que nous avons pu voir, d’une durée d’une heure chacun, alternent le bruit des avions de chasse et celui des vagues qui s’échouent sur la plage où les jeunes se sont aussi échoués.

Multiples combats

Tournée à Chioggia, à Bagnoli di Sopra et à Bologne, cette coproduction de l’américaine HBO et de l’italienne Sky Atlantic est entrecoupée d’images d’entraînements militaires auxquels sont soumis les adultes. Mais pendant que les parents se préparent à la guerre, les enfants y jouent. Avec des fusils à peinture, peut-être, mais un désir de triompher néanmoins. Le héros de l’histoire, lui, assagi, se rend vite. Pas le goût de se battre.

Sauf peut-être avec sa mère, qui l’imite, lui qui imitait Lady Gaga quand il était petit et « tellement mignon ». Il a honte, il s’énerve, ils se disputent, s’insultent, se réconcilient.

En filigrane de la thématique familiale, We Are Who We Are aborde les croyances, la religion. Comment les relations de couple se transforment et se modulent dans un environnement inédit. Comment l’amour résiste, ou non, aux nouvelles rencontres, aux nouveaux voisins, aux nouveaux collègues de travail.

Plusieurs nouveaux visages portent d’ailleurs l’ensemble. Si on avait vu Jack Dylan Grazer dans le film d’horreur It, notamment, on découvre la jeune Jordan Kristine Seamón dans un tout premier rôle — ainsi que Francesca, « fille de Martin », Scorsese.

Cela permet de plonger entièrement dans l’œuvre sans avoir l’impression de regarder un acteur connu jouer un personnage inconnu. Même si les amateurs de hip-hop reconnaîtront Kid Cudi dans le rôle d’un père protecteur qui commande des casquettes rouges Make America Great Again pour tout son clan. « On ne peut pas les porter dehors, mais à la maison, si. »

Car l’action se déroule alors que la campagne présidentielle américaine de 2016 bat son plein. À l’écran, Donald Trump apparaît, lui aussi sur un écran, donnant un discours que visionnent les soldats. Maintenant que le reportage du Atlantic a révélé ce que le président américain pense de ceux qui sont morts à la guerre (« losers »), l’image frappe d’une nouvelle façon.

Unité totale

Particularité importante des huit épisodes qui composent la série : ils ont tous été réalisés par Luca Guadagnino. Information bienvenue quand on sait que certaines productions marquées du nom d’un célèbre cinéaste n’ont fait appel à eux que pour les réaliser en partie — ou même pour ne rien réaliser du tout.

Pensons à House of Cards, avec David Fincher (qui n’a réalisé que les deux premiers épisodes). Ou encore à The Eddy, la série « de » Damien Chazelle (seulement les deux premiers aussi).

Évoquons aussi l’annonce en grande pompe de la nouvelle dramatique de J.J. Abrams, Little Voice, alors qu’il n’était que l’un des producteurs délégués, puis le flop monumental d’Amazing Stories, de Steven Spielberg (même chose).

Cette rare présence ininterrompue de Guadagnino permet une unité de ton, de narration, de signature.

Parfois, l’image gèle momentanément, volontairement. Comme un polaroïd de ce moment. Un fou rire. Une bataille de spaghettis. Puis, les mains caressant des cheveux se retrouvent plongées dans des sacs de croustilles, qu’elles finiront par lancer pour célébrer de jeunes mariés, en secret des adultes. Il y a des croustilles partout dans l’autobus, et une ambiance de camp de vacances.

La fête se poursuit dans un somptueux manoir, que la bande investit et dévalise un peu. Captivante séquence que cette célébration post-cérémonie, avec Post Malone et son White Iverson qui joue dans le tapis et l’Alright de Kendrick Lamar, récité sur le sol d’une salle de bains.

Si la lumière et l’ambiance rappellent celle de l’encensé Call Me by Your Name du même réalisateur, l’esprit de bande qui s’installe évoque plutôt celui d’American Honey, d’Andrea Arnold. Au fil des baignades, des baisers, des promenades à vélo, le temps roule à son rythme. Par moments, on souhaiterait qu’il ne s’arrête jamais.

   
 

Une version précédente de cette critique, qui affirmait erronément que Francesca Scorsese était la petite-fille de Martin Scorsese, a été corrigée.

We Are Who We Are

HBO et Crave, dès le 14 septembre, 22 h. Ce que nous sommes, la version française de la série, sera offerte dès le 14 octobre sur Super Écran.