«The Umbrella Academy»: la fin du monde, encore

On retrouve les héros Klaus, Allison et Vanya Hargreeves (Robert Sheehan, Emmy Lampman et Ellen Page) dans les années 1960. Les scènes où chorégraphies endiablées et chansons décalées se combinent font partie des plus grands attraits de «Umbrella Academy». Et c’est toujours le cas dans la saison 2. 
Photo: Christos Kalohoridis Netflix On retrouve les héros Klaus, Allison et Vanya Hargreeves (Robert Sheehan, Emmy Lampman et Ellen Page) dans les années 1960. Les scènes où chorégraphies endiablées et chansons décalées se combinent font partie des plus grands attraits de «Umbrella Academy». Et c’est toujours le cas dans la saison 2. 

C’est une série avec des superhéros, mais pas une série de superhéros. Une histoire de famille, mais pas une histoire familiale. Sortie en février 2019, The Umbrella Academy s’est hissée à la dixième position du palmarès des séries les plus regardées de l’année de Netflix Canada. Succès inespéré pour cette production à la direction artistique hyperstylisée, bédéesque, où les téléphones à roulette jaunes côtoient les décors de flammes, de cendres et de désolation. Car la fin du monde, c’est pour bientôt, et il s’agit de l’arrêter. Une fois de plus.

La mission est la même, même si, avec cette deuxième saison, Steve Blackman, créateur, producteur délégué et « showrunner », comme on dit, mène l’ensemble vers de nouvelles contrées. En s’appuyant toujours sur la bande dessinée romanesque signée par le musicien Gerard Way, de My Chemical Romance, et illustrée par l’artiste brésilien Gabriel Bá.

Le chanteur de « My Chem », habitué aux envolées lyriques, aux émotions à vif et aux sentiments à fleurs de peau, rassemble toutes ces qualités pour raconter le parcours de sept enfants recueillis par un riche excentrique despotique. Mais ce ne sont pas des enfants ordinaires.

L’un communique avec les morts et voit leurs fantômes ; un autre peut faire voler les couteaux et les faire atterrir où bon lui semble (notamment dans l’épaule d’un méchant) ; une autre n’a qu’à dire les mots « J’ai entendu une rumeur… » pour que cette rumeur se réalise.

Leur père les force à sauver le monde des méchants. Mais il garde l’une de ses filles à l’écart ; celle incarnée par Ellen Page, la seule qui n’a pas de pouvoir ou de talent apparent, si ce n’est celui de jouer du violon. Et même, elle y parvient moyennement. Toutefois, à la fin de la première saison, dans un grand revirement, son superpouvoir se révèle à la puissance mille. Et elle finit par causer bien des problèmes… ainsi que par déclencher l’apocalypse.

Comment se remet-on d’une telle rage destructrice ? Comme si de rien n’était ? Eh bien… oui. Lorsque cette seconde saison commence, les personnages sont catapultés dans le passé. Ils atterrissent tous à Dallas — mais à quelques années d’écart : 1960, 1961, 1962 et 1963.

Et la musicienne réservée devenue force qui démolit ne se souvient de rien. « J’ai déclenché des feux, des explosions et des violences, moi ? »

« Cet élément de perte de mémoire était présent dans les bandes dessinées romanesques et je souhaitais le respecter, souligne joyeusement Steve Blackman lors d’un entretien sur Zoom. C’était aussi une façon de réinitialiser le personnage, de lui enlever le poids de sa timidité, de lui permettre de redécouvrir qui elle est. »

Et ce qu’elle est désormais, c’est simplement heureuse. « C’était si agréable, dit à son tour Ellen Page. Après avoir réprimé beaucoup de traumatismes, elle tombe amoureuse pour la première fois. Le monde tourne autour de celle qu’elle aime. »

Pas pour longtemps.

La fratrie avant tout

Depuis ses rôles dans Hard Candy et Juno, Ellen Page est connue pour choisir des projets qui lui tiennent à cœur. Notamment Into the Forest, le premier film qu’elle signait à titre de productrice en 2015. Un drame postapocalyptique dans lequel le monde tel qu’on le connaissait s’effritait et se désintégrait, tandis qu’elle s’accrochait à son seul espoir, sa sœur, incarnée par Evan Rachel Wood.

Dans un tout autre registre, The Umbrella Academy traduit également cette importance de s’allier à nos proches quand tout brûle autour.

« Chacune de ces œuvres a, oserais-je dire, une narration unique, remarque-t-elle. Mais si Into the Forest portait un regard nouveau sur le film de fin du monde (mélancolique, minimaliste), The Umbrella Academy donne dans une excitation remplie d’extravagance. »

L’extravagance se traduit de diverses façons. L’une des plus notables : ces scènes explosives accompagnées de chansons pop. L’un des principaux attraits de cette série où on fait sauter une boutique de beignes au son de la reprise du succès swing Istanbul (Not Constantinople) par They Might Be Giants, où Freddie Mercury prie Don’t Stop Me Now tandis qu’un duo à têtes de mascotte déclenche une fusillade dans un magasin à grande surface et où les héros dansent seuls, mais ensemble sur I Think We’re Alone Now, de Tiffany (une scène du tout premier épisode devenue culte). Comme le dit Steve Blackman : « Je sentais la pression de choisir d’aussi bonnes pièces que dans la première saison. »

Sur ce, le producteur nous lance la classique formule « La musique est un personnage à part entière ». Sauf que, dans ce cas précis, cela ne semble pas exagéré. La méthode aussi est intéressante. « Je choisis les chansons d’avance pour les intégrer à l’histoire, contrairement à la majorité des émissions qui les sélectionnent en postproduction. »

Et puisqu’il est question d’histoire, il ajoute que tout le monde s’attend probablement à entendre cette fois des classiques des années 1960. Mais non. « Ce qui me procure le plus grand plaisir, c’est de jumeler un morceau donné à une scène qui n’a rien à voir. » Dans ce cas-ci, on pense à Everybody, des Backstreet Boys, superposée à une scène de bataille. « Ça n’a aucun sens, mais, curieusement, ça s’accorde délicieusement. C’est une idée que j’ai eu un soir, à deux heures de matin. »

Une forte présence canadienne

Une autre idée : ajouter au récit trois frères blonds qui assassinent des gens. Une autre famille — des Scandinaves, cette fois. « Je regardais un documentaire de Discovery Channel sur des pêcheurs suédois. Ils avaient tous des mines patibulaires. J’ai imaginé qu’ils attrapaient des poissons de jour, et tuaient la nuit. »

Parce que, malgré les voyages temporels, les animaux qui parlent, les êtres qui changent de forme, The Umbrella Academy demeure l’histoire d’un clan. Un clan marqué par la tragédie, les disputes et les conflits, peut-être. Mais un clan qui s’aime, malgré tout. « Ces frères et sœurs qui se sont perdus de vue, et qui se retrouvent à l’âge adulte pour redéfinir leurs relations, c’est ça l’essence de la série », résume le créateur.

Notons par ailleurs que le tout possède une forte présence canadienne. Ellen Page est originaire de Halifax, Steve Blackman d’Edmonton. Le générique compte aussi le « bon cop, bad cop » Colm Feore et le jeune acteur montréalais Cameron Brodeur. Le tout a été tourné à Toronto pour Netflix, avec qui Steve Blackman a signé en février un contrat exclusif de plusieurs années.

Ce détail peut sembler banal, mais l’une des choses qu’Ellen Page a le plus appréciée de cette collaboration, c’est d’avoir pu choisir la garde-robe de son personnage. Des chemises, des complets, des jeans. « Je ne crois pas que ça devrait être considéré comme quelque chose d’extraordinaire, mais tristement, ça l’est. J’ai eu trop de mauvaises expériences à Hollywood. »

Ensemble, c’est tout

Plusieurs l’ont souligné, et Steve Blackman le fait aussi : The Umbrella Academy est « un show d’ensemble », reconnu pour sa « dynamique de groupe ». « Je ne compte pas le nombre de pages de scénario destinées à chacun, mais je veux qu’ils aient tous leur propre destinée. »

Le plus captivant de la bande, c’est peut-être le romantique chevelu un peu perdu incarné superbement par l’acteur irlandais Robert Sheehan. Ici affublé de costumes hippies et de lunettes fumées colorées, il réapparaît en gourou de secte. « Tut tut tut, pas de secte, reprend-il ceux qui lui donnent ce titre. De communauté spirituelle alternative. »

Dans ce rôle, il se donne pour mission de désamorcer l’assassinat de JFK. Une idée qui évoque le 22|11|63 de Stephen King. Une inspiration ? « Oh non, assure Steve Blackman. J’adore King, mais c’était un élément tiré du deuxième tome des bandes dessinées romanesques que j’ai grossi. J’ai voulu y donner ma touche, parler du mouvement des droits civiques, et aborder de front les questions de racisme et d’homophobie. »

Suivant la tradition, chaque épisode s’ouvre avec une façon différente et originale de présenter le titre. Toujours placé sur une forme de parapluie. Un champignon de fumée qui forme un parapluie, une nuée d’oiseaux qui forme un parapluie. Rappel que l’histoire se répète sans cesse — et souvent pas pour le mieux.

En ces temps sombres, dans la série comme dans la vraie vie, qu’est-ce qui donne aux comparses l’espoir que tout mérite d’être sauvé ? « Tous ces individus bien plus braves que moi, qui m’ont permis d’avoir tous ces privilèges et ces droits que je possède, répond Ellen Page tandis que son collègue approuve vigoureusement. Toutes les personnes extraordinaires qui risquent leur vie pour que les choses changent. Et qui, ultimement, réussissent à le faire. »

The Umbrella Academy

Netflix, dès le 31 juillet