La santé en jeu

Nile Wilson, un gymnaste britannique, médaillé de bronze aux JO de Rio en 2016
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Nile Wilson, un gymnaste britannique, médaillé de bronze aux JO de Rio en 2016

Au moment où des milliers d’athlètes devaient se trouver à Tokyo ces jours-ci, d’anciens sportifs de haut niveau en profitent pour discuter du bien-être qui fait défaut — ou non — dans certaines sphères compétitives.

« Si les gens ne veulent pas m’écouter, moi, peut-être écouteront-ils Michael Phelps. »

Au bout du fil, Luke Sutton explique posément comment, pendant des années, il a levé le drapeau sur les problèmes de santé mentale, de dépression, d’anxiété dans le sport professionnel.

Ancien joueur de cricket, ayant notamment porté les couleurs du club Lancashire de 2006 à 2010, Luke Sutton a lui-même combattu une dépendance à l’alcool, et a été aux prises avec une sévère dépression. « On conditionne les jeunes athlètes, surtout olympiques, à croire que tout leur bonheur repose sur leur victoire. Dès l’enfance, on leur apprend que tout repose sur les résultats. Nous les préparons pour un cycle de quatre ans en leur disant de consacrer toute leur vie à l’objectif de se rendre aux Jeux. »

Cela s’apprête peut-être à changer, croit-il, espère-t-il avec la sortie du documentaire de HBO réalisé par Brett Rapkin et intitulé The Weight of Gold. Le poids de l’or, donc. Mais aussi celui de la pression. De la perfection. Y témoignent notamment le planchiste Shaun White, la skeletoneuse Katie Uhlaender, le patineur de vitesse Apolo Ohno…

Une section in memoriam rend également hommage à tous les Olympiens qui se sont enlevé la vie dans les dernières années. Le pilote de bobsleigh Steven Holcomb, la cycliste Kelly Catlin, le skieur acrobatique Jeret Peterson. Autant de tragédies que raconte Michael Phelps. Celui que Luke Sutton espère que les gens écouteront.

Car le nageur olympique le plus médaillé de l’histoire (par 28 fois), se charge de la narration. Et avance que 80 % des athlètes font face à la dépression une fois que les portes du village olympique se ferment et que s’installe « la peur, l’incertitude, l’isolement, le trouble ». Les mêmes sentiments que risque de causer le report des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo chez beaucoup des 15 000 participants, des 200 pays, qui devaient s’y rendre en ce moment même.

La peur, l’incertitude, Luke Sutton en a parlé dans son autobiographie, Back from the Edge. Retour du précipice. Celui dans lequel il avait sombré. « J’ai l’impression que la façon dont les sports d’élite sont dirigés produit peut-être des gagnants, mais sacrifie au passage leur santé mentale. Alors que les deux devraient aller de pair. »

Aujourd’hui, l’ancien cricketeur, âgé de 43 ans, est agent d’athlètes. Il compte notamment dans son écurie le jeune Nile Wilson (photo), un gymnaste britannique, médaillé de bronze aux JO de Rio en 2016 — devenu depuis un youtubeur à succès.

Récemment, Nile, un sportif charismatique, casse-cou et farceur, adoré des ados, a lancé, lui aussi, un documentaire.

Intitulé The Silent Battle et disponible sur YouTube, la plateforme où le gymnaste compte 1,4 million d’abonnés, le film raconte la bataille silencieuse qu’il a menée contre la dépression, l’anxiété, les problèmes de jeu. Il parle des quadruples vodkas qui ne suffisaient plus à annihiler la peine, de l’effritement de son amour pour le sport et de son incapacité à composer avec un succès soudain, comparable à celui d’un membre du boys band One Direction.

Luke Sutton y témoigne aussi du trou noir duquel il a aidé à tirer son protégé. Dans le comportement erratique duquel il a reconnu ses propres excès du passé, et la devise « travaille fort, fais le party fort » qu’il endossait lui-même dans ses moments les plus sombres. Additionné à la nouvelle pression des réseaux sociaux, qu’il n’a pas connue du temps où il était sportif.

« Qui suis-je si je ne suis pas un nageur ? » demande Michael Phelps dans The Weight of Gold. « On s’entraîne, on arrive aux Olympiques et ensuite ? Ensuite quoi ? » demande Nile Wilson dans The Silent Battle.

Ensuite, ou du moins, après que le documentaire fut sorti sur YouTube, Luke Sutton s’attendait àrecevoir des appels de la British Gymnastics, de UK Sports, de diverses organisations pour voir ce que Nile et lui pouvaient apporter comme conseil pour aider ses compères sportifs. « Personne ne nous a contactés. Personne. Je comprends qu’en Grande-Bretagne, les médailles valent de l’argent, des boulots, un statut, confie l’agent. Mais ça crée une dynamique dangereuse où ces jeunes sont perçus exclusivement comme des éléments visant à faire rouler la machine. »

« T’as été hot aujourd’hui, signé : le chrono »

Reste que toutes les expériences olympiques ne sont pas tragiques, tous les après loin de l’être non plus. Mais il est vrai qu’il est difficile pour quelqu’un qui ne l’a pas vécu de comprendre. Impossible, même, confie Nathalie Lambert.

Quatre fois médaillée olympique — aux Jeux de Calgary, d’Albertville et de Lillehammer — la patineuse de vitesse n’a pas connu d’épisodes sombres une fois qu’elle a pris sa deuxième retraite, en 1998. (« Je suis douée pour le bonheur. Ça m’a aidée dans le sport, ça m’a aidée dans la transition. »)

Mais elle a tout de même ressenti le manque d’émotions fortes et d’adrénaline. « Je ne pense pas que les gens peuvent comprendre à quel point la performance est un carburant hyper stimulant, hyper motivant. Et à quel point sa soudaine absence peut créer une carence. Au niveau de l’estime de soi, de l’énergie. »

Elle donne l’exemple de ceux qui, comme elle, comme Phelps, ont pratiqué des sports de vitesse. « Les choses sont claires. C’est noir ou c’est blanc. Le chrono nous dit : “T’as été hot aujourd’hui.” Quand on prend sa retraite, c’est tellement différent. On n’a plus ce bravo, ce signe concret qui nous rappelle qu’on est bon. »

Elle rit en racontant que, pendant des années après ses derniers J.O., elle a cherché la compétition dans tout. Devenue directrice des programmes sportifs et des communications du Club MAA, gym historique du centre-ville montréalais, elle profitait des pauses dîner pour faire du tapis roulant à côté de sa collègue de travail. «[…] et il fallait toujours que je coure plus vite qu’elle ! C’était un peu ridicule. Les gros rushes d’adrénaline, je ne les ai pas retrouvés souvent depuis ma retraite. Ça fait partie du deuil de l’athlète. »

Tout comme l’adaptation à un changement draconien de rythme. « Un temps plein dans ce que j’appelle la vraie vie, à travailler 40, 50, 60 heures par semaine, à avoir des enfants, c’est autre chose. Ça tourne moins autour de nous, de notre bien-être, de notre récupération. C’est moins dans la ouate. »

Attendez… La ouate, ce sont les Olympiens qui baignent dedans ?! Ne sont-ce pas plutôt ceux qui ne s’entraînent pas des dizaines et des dizaines d’heures par semaine ? « Ah, vous savez, la vie d’athlète est extrêmement encadrée, répond Nathalie Lambert. On n’a pas énormément de préoccupations extérieures, tout tourne autour de préparation, de la performance optimale, et de cette récupération qui est hyper importante pour pouvoir s’entraîner très très très fort. »

Dans The Weight of Gold, la bien nommée Gracie Gold, patineuse artistique médaillée de bronze en équipe aux Jeux de Sotchi, raconte que sitôt qu’elle avait une douleur, une blessure, on lui donnait accès aux meilleurs spécialistes, aux médecins les plus qualifiés. Mais le jour où, aux prises avec de graves troubles du comportement alimentaire, elle est allée voir sa Fédération pour demander de l’aide, on lui a conseillé de « consulter les ressources disponibles dans son quartier ».

Au Canada, la prévention et les soins de santé psychologiques font désormais partie de l’encadrement des olympiens, assure Nathalie Lambert. « Dans les années 1980, 1990, la science du sport était loin de ce qu’elle est maintenant. Les ressources financières amenées dans le sport en préparation des jeux de 2010 ont permis un grand bond vers l’avant. Aux États-Unis, je n’en suis pas si sûre… On brûle davantage d’athlètes qu’on en sauve. »

À ce sujet, elle mentionne le documentaire Ahtlete A, récemment paru sur Netflix, qui retrace le scandale Larry Nassar. Ce médecin qui a notamment été employé par USA Gymnastics et qui a abusé sexuellement, malgré de multiples dénonciations au fil des ans, des centaines de victimes. Une sordide affaire également décortiquée l’an dernier dans l’excellent documentaire At the Heart of Gold, de Erin Lee Carr.

« C’est assez épouvantable, mais je ne peux pas dire que ça me surprend, remarque Nathalie Lambert. Au moment où on se parle, il y a encore trop de systèmes qui protègent des top coachs, des sommités, des gens coupables. »

The Weight of Gold, sur Crave-HBO dès le 29 juillet

The Silent Battle, sur Youtube 
Athlete A, sur Netflix

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