Le grand travail de déconstruction d’Alexe Poukine

Devant la caméra de la cinéaste Alexe Poukine, les interprètes, femmes et hommes, de l’histoire d’Ada se sont mis à lui confier leurs expériences personnelles. Des agressions sexuelles qui se faisaient écho, enfouies dans les mémoires, pour elles. Des gestes répréhensibles qu’ils ont commis par le passé, pour eux.
Photo: Tënk Devant la caméra de la cinéaste Alexe Poukine, les interprètes, femmes et hommes, de l’histoire d’Ada se sont mis à lui confier leurs expériences personnelles. Des agressions sexuelles qui se faisaient écho, enfouies dans les mémoires, pour elles. Des gestes répréhensibles qu’ils ont commis par le passé, pour eux.

« Votre film est d’actualité. » Cela fait un an et demi qu’Alexe Poukine entend « souvent » que Sans frapper, son documentaire qui explore la notion de viol et de consentement, « est d’actualité ». Tristement d’actualité. Et pourtant. « Ça fait des siècles que c’est la même histoire qui se répète, remarque-t-elle. Avant aussi, on en parlait. C’est juste qu’il n’y avait personne pour écouter. »

La cinéaste Alexe Poukine, elle, a écouté Ada Leiris lui raconter son histoire. Que d’autres racontent devant sa caméra. Celle d’une jeune femme qui se rend chez un homme insistant. Elle l’embrasse. Il en profite. Elle veut que ça cesse. Il la blesse. « J’étais en confiance, dira-t-elle. J’avais consenti à ce flirt. Mais je n’avais pas consenti à me faire agresser. »

Ada, que l’on ne voit pas à l’écran, reverra cet homme deux fois. « Pourquoi ? » se demandent d’abord celles qui livrent ses souvenirs.

Alors que la question à se poser, ce n’est pas pourquoi elle y est retournée, mais pourquoi il l’a violée, remarque la réalisatrice belge. « Je pense que le viol est un acte complètement impensable. Et que les réactions des victimes sont impensées. »

Présenté aux RIDM en novembre dernier, Sans frapper a été projeté en Serbie, au Kosovo, au Brésil. Les témoignages des spectatrices se sont enchaînés. « C’était criant, se remémore Alexe Poukine. Elles m’ont raconté, chaque fois, les mêmes histoires. C’est un problème endémique, politique et mondial. »

Devant sa caméra aussi, les interprètes de l’histoire d’Ada se sont mises à lui confier leurs expériences à elles. Des agressions sexuelles qui se faisaient écho, enfouies dans les mémoires. Et qui sont ressorties, entrecoupées du texte d’Ada qui décrit le crépi blanc du plafond qu’elle regarde pendant son agression. Son envie de crier tandis que sa « mâchoire est verrouillée ». La haine qu’elle a ressentie. Sa « seule énergie » : sa rage.

Alexe Poukine a combiné ces voix, les entremêlant. Qu’est-ce qui constitue le récit d’Ada et le récit personnel de chaque interprète ? Les frontières se brouillent, mais pas les impacts. Car chaque expérience est importante.

Photo: Alexe Poukine Alexe Poukine

La cinéaste présente, à l’écoute, se manifeste parfois en voix hors champ. Elle propose à l’une de ses amies actrices de reprendre une scène pour cause de « cafouillage de texte ». Demande ensuite « Ça va ? » à cette femme qui s’arrête, le regard au loin, l’air de revivre le pire. « Ce n’est pas facile, lui répond-elle doucement. Il y a des choses qui remontent. Le fantôme, il est là. Il rôde. »

Le spectre de la culpabilité et de la honte, deux sentiments dont il est beaucoup question, traverse aussi le documentaire. La honte qui « touche à qui on est. La culpabilité, à ce qu’on a fait ».

Mais Sans frapper souligne l’importance de changer de perception. Comme en fait état cette réplique, qui secoue : « J’ai commencé à me demander non pas ce qui n’allait pas chez moi, mais ce qui n’allait pas dans ce qu’il m’avait fait, à moi. »

« Inverser la culpabilité, je trouve ça fondamental, précise Alexe Poukine. Et je pense que la presse, la police et la justice ont un gros travail à faire en ce sens. De ne pas redoubler le malheur de quelqu’un. De ne pas blâmer la victime en permanence. »

Même au cinéma, dit-elle, il faut effectuer un grand travail de déconstruction. « Analyser et repenser comment on montre les relations sexuelles à l’écran. Ne pas faire d’apologie du viol comme tant d’autres l’ont fait — notamment Bertolucci avec Le dernier tango à Paris. C’est un exemple évident, mais voilà. Même chose pour la littérature. »

Inverser la culpabilité, je trouve ça fondamental. Et je pense que la presse, la police et la justice ont un gros travail à faire en ce sens. De ne pas redoubler le malheur de quelqu’un. De ne pas blâmer la victime en permanence.

 

Nécessaire démantèlement

Cinéaste attentive, attentionnée, Alexe Poukine entrecoupe les confidences des interprètes de vol d’oiseaux et de silences dans lesquels les mots se bousculent.

Devant sa caméra, deux hommes jouent aussi des passages du récit d’Ada. Et témoignent pour leur part de gestes répréhensibles qu’ils ont commis par le passé. « Si j’avais pu, j’aurais eu autant d’hommes que de femmes dans le film, remarque la réalisatrice. Mais c’était très très très dur d’en trouver qui voulaient bien parler. Ceux qui ont accepté avaient fait un parcours féministe. Ils s’étaient rendu compte de ce qu’ils avaient fait. Ils avaient besoin de l’avouer. »

Ici aussi, il a fallu traiter les propos avec délicatesse, mais autrement. « Je voulais que cette parole puisse émerger. En même temps, il ne s’agissait pas de les excuser. Ni d’en faire des victimes d’eux-mêmes. »

Par son documentaire, Alexe Poukine appelle à une profonde réflexion. « #MeToo, c’était génial et nécessaire. Mais il faut aller plus loin, il ne faut pas lâcher. Il faut démanteler la structure hétéro-patriarcale dans laquelle on vit. Réfléchir au-delà de ce paradigme noir-blanc, victime-bourreau, homme-femme. Sinon c’est hypersclérosant — et ça ne mènera à rien. Il faut un débat de société sur la domination. Et que le pouvoir politique prenne ces questions en charge. »

Quels gestes aimerait-elle le voir poser, ce pouvoir ? « Déjà, changer la façon dont sont reçues les victimes de viol. La façon dont la loi les considère. Ne plus autoriser que les médias disent des trucs qui sont vraiment… pfff. Du sexisme ordinaire, quoi. Pour moi, ça devrait aussi commencer par l’éducation sexuelle dans les écoles. Car pour l’instant, cette éducation sexuelle, c’est une blague. La moitié des jeunes commencent à peine à savoir ce qu’est un clitoris… »

Tant à faire encore

Au départ, Sans frapper devait s’appeler Tout ce qui ne tue pas. Car comme l’une des femmes le remarque : « C’est séduisant, cette idée que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Mais il y a des expériences qui te font désapprendre. Tu désapprends le lien, tu désapprends le désir, tu désapprends la confiance. »

Comment avancer, comment se reconstruire, comment rebâtir les liens, la confiance. Voilà aussi des questions qu’effleure finement Alexe Poukine. Elle se souvient d’ailleurs d’une chose qu’Ada lui a dite peu de temps après que le documentaire eut vu le jour : « C’est un peu comme si j’étais une maison et que ce viol, c’était une pièce de la maison. Maintenant, je ne suis plus obligée d’y être enfermée. La pièce sera toujours là, mais désormais, je peux en sortir et aller voir ce qui se passe dans les autres. »

Comme une porte laissée ouverte, le long métrage se termine sur une phrase laissée en suspens par l’une de ses interprètes. « Je… Je… Je me… »

« C’était compliqué de finir ce film, explique la cinéaste. Je ne voulais pas qu’il y ait un happy end. Je ne voulais pas conclure sur un “ne vous inquiétez pas, ça va aller, quoi”. Je voulais que ça finisse en suspension. Parce qu’il y a encore tout à faire. Et tout à dire. »

Sans frapper

Sur la plateforme Tënk, dès le 30 juillet. Une séance de questions-réponses avec Alexe Poukine se tiendra sur la page Facebook de Tënk le jour de la sortie.