«P-Valley», ou la réalité crue du «Dirty South»

Brandee Evans est la révélation de la série. Anciennement prof au secondaire, la comédienne originaire de Memphis crève l’écran dans le rôle principal. Celui d’une étoile qui, après avoir fait courir les foules, prépare sa grande sortie. Est-ce pourtant vraiment ce qu’elle veut? Arrêter?
Photo: Bell Média Brandee Evans est la révélation de la série. Anciennement prof au secondaire, la comédienne originaire de Memphis crève l’écran dans le rôle principal. Celui d’une étoile qui, après avoir fait courir les foules, prépare sa grande sortie. Est-ce pourtant vraiment ce qu’elle veut? Arrêter?

Le strip-tease, blasphème ou art ? Dans le Mississippi Delta, un club vibre chaque soir des chorégraphies athlétiques des effeuilleuses, et des dollars américains qui pleuvent. Mais pour combien de temps encore ? Le nouveau maire veut implanter des lois plus strictes ; ceux qui vivent de nuit résistent.

Un vaste terrain s’apprête à être cédé à un casino qui éradiquera les petites entreprises. Ça joue dur en coulisses. « Ils n’appellent pas ça le “Sud sale” pour rien. »

Pendant de nombreuses années, la dramaturge américaine Katori Hall a sondé des danseuses érotiques, soucieuse de raconter leur quotidien et sa complexité sans jugement, de façon nuancée. Elle en a tiré une pièce, Pussy Valley, créée en 2015 au Mixed Blood Theatre de Minneapolis. Mais il restait encore trop à dire, tant à dire. P-Valley, titre semi-réussi pour une série qui l’est vraiment, en est un prolongement.

Notons d’abord que si la production captive, c’est surtout grâce à ses protagonistes fouillés, dont celui incarné par le magnétique Nicco Annan. À la tête du club érotique, ce personnage non binaire qui affectionne les perruques colorées et les tenues élaborées mène la baraque d’une main de fer dans un gant de velours. Ou est-ce l’inverse ?

Sensible, solide, capable de générosité comme de tranchant, l’artiste égrène sans cesse son chapelet de règlements. Règle numéro 54 : « Nous ne pratiquons pas l’évasion fiscale. » Règle numéro 24.5 : « Interdit de pleurnicher. » Règle numéro 57 : « Pas de monnaie dans les g-strings. Seulement des billets de banque. »

Mais le conseil le plus important qu’il rappelle à ses ouailles est peut-être : « Faites que cette scène soit votre tremplin et non votre pierre tombale. »

C’est ce qu’il répète en outre à sa danseuse vétérante qui s’apprête àtirer sa révérence. Car il vient un moment où il faut dire stop. Et cette performeuse hors pair est sur le point de le faire.

C’est d’ailleurs elle la révélation de la série. Son nom : Brandee Evans. Anciennement prof au secondaire, la comédienne originaire de Memphis crève l’écran dans le rôle principal. Celui d’une étoile qui, après avoir fait courir les foules, prépare sa grande sortie. Est-ce pourtant vraiment ce qu’elle veut ? Arrêter ?

D’autant plus que, tandis qu’elle songe à la « retraite », le club se retrouve en danger.

Et qu’une nouvelle venue attire tous les regards.

Incarnée de façon plus volontairement effacée par Elarica Johnson, cette dernière semble un peu égarée, traîne dans son sillage une aura de mystère. Un homme la suit, la photographie de loin, pourquoi ?

L’ensemble, réaliste, est en effet entremêlé de touches plus romancées de suspense, d’enquête, de magouilles municipales. Les politiciens veulent une ville dénuée de tequila et de nudité scénique. Certains citoyens souhaitent le contraire.

Car qu’est-ce qui est juste et bon ? La série pose la question, en opposant notamment la danseuse étoile et sa mère pasteure. La réalisation et le montage dressent les comparaisons. La chaire de l’église, la chair des interprètes. L’argent demandé aux fidèles aux deux endroits. La hiérarchie immuable. Les foules respectives extatiques.

Chorégraphies cinq étoiles

Par son sujet, et ses sujets, P-Valley évoque Hustlers, le film qui a valu à Jennifer Lopez d’être nommée aux Oscar l’an dernier. Mais l’enchaînement « grimpe-carrousel-grimpe » qu’effectuait J-Lo sur la pole n’arrivait pas à la cheville des chorégraphies d’ici. Qui se font en solo, en duo, en trio.

Par exemple, dans une séquence puissante, la musique coupe, et on n’entend plus que la respiration et le halètement de celle qui danse, tandis qu’elle reste suspendue, tête en bas, avant de glisser vers le sol.

Comme dans Hustlers prise deux, on assiste au passage à une « scène d’enseignement » entre une habituée de la scène et une néophyte. Mais les professeures dans la série sont plus avancées qu’elles ne l’étaient dans le long métrage de Lorene Scafaria. Les leçons, elles, restent semblables : « La danse, ce n’est pas une question de force ; c’est une question de confiance. »

À travers les épisodes, les personnages décortiquent les codes du club, s’arrêtent dans le « champagne room », font une incursion au « coin paradis », passent par la cuisine où l’on sert des plats agrémentés de cannabis, puis dans les isoloirs où les affaires se discutent, les clients persuadés que leurs histoires de transactions n’intéressent personne. Erreur.

Les dialogues sont cinglants, directs. Les filles ne se laissent pas faire, refusent de se produire sur des chansons qu’on tente de leur imposer. « Bitch, j’ai de l’intégrité artistique. »

Moins réussis toutefois : les textos qui s’affichent en rose fuchsia à l’écran et certains retours en arrière un brin hyperboliques.

Reste que les huit réalisatrices, dont Karena Evans — qui a signé le clip God’s Plan de Drake —, entrecoupent les scènes fantasmées, dont de sexe au téléphone, de réalisme tangible. Elles montrent la peau éraflée des interprètes, les cuisses marquées par la pole.

Il faut dire que la chaîne Starz, qui diffuse le tout, a l’habitude des séries plus sombres. On pense à Flesh and Bone de Moira Walley-Beckett, qui suivait une danseuse étoile new-yorkaise et plongeait dans les côtés moins lustrés du ballet.

Dans les quatre premiers épisodes que nous avons pu visionner, les costumes, l’esthétique, tout est travaillé. Le vestiaire rempli de vie et inondé de produits de maquillage sert de décor aux chamailleries occasionnelles comme aux paroles de réconfort. Car il est autant question de compétition entre les filles que de camaraderie.

Dès qu’elle sort du club, la caméra épouse la crudité des paysages, en rendant par le fait même toute leur beauté. Les images défilent, stations-service délabrées, maisons modestes, cowboys qui se baladent à cheval, enfants qui jouent dans la cour. Les jeunes sont du reste présents à l’écran puisque la danseuse vétérante entraîne une équipe de cheerleaders. Et elle les chicane quand elles se montrent trop sur Tik Tok et Instagram.

Créé par des femmes, réalisé par des femmes, P-Valley explore la réalité de ces travailleuses du sexe en parlant de maternité, d’amitié, de rivalité. « Nous avons voulu mettre les spectateurs dans les talons hauts de ces personnages », a déclaré Katori Hall au sujet de ce projet s’étant étendu sur des années.

Son souci du détail a payé. Déjà qualifiée de série phare, sa création ne sombre ni dans l’exploitation, ni dans la glamourisation, ni dans la banale condamnation unilatérale. Son pari semble réussi.

P-Valley

Starz, dès le 12 juillet