«Perry Mason»: sulfureuses années 1930

Dans la nouvelle version produite par HBO et réalisée par Timothy Van Patten, Perry Mason revit sous les traits de l’acteur gallois caméléon Matthew Rhys. L’action est campée en 1932, soit un an avant la parution du premier roman de la série.
Photo: HBO Dans la nouvelle version produite par HBO et réalisée par Timothy Van Patten, Perry Mason revit sous les traits de l’acteur gallois caméléon Matthew Rhys. L’action est campée en 1932, soit un an avant la parution du premier roman de la série.

Personnage créé en 1933 par le romancier américain Erle Stanley Gardner, l’avocat Perry Mason est associé par plusieurs générations de spectateurs à l’acteur canadien Raymond Burr, qui l’incarna au petit écran de 1957 à 1966, puis de 1985 à 1995. Dans la nouvelle version produite par HBO et réalisée par Timothy Van Patten (The Sopranos), Mason revit sous les traits de l’acteur gallois caméléon Matthew Rhys (The Americans).

Non seulement les créateurs Ron Fitzgerald (Westworld) et Rolin James (Boardwalk Empire) ont-ils offert au personnage une cure de jeunesse, ils présentent Perry Mason avant que celui-ci devienne l’avocat célèbre pour défendre les causes désespérées et démasquer les coupables en plein procès. Mieux encore, ils ont campé l’action en 1932, soit un an avant la parution de Perry Mason et les griffes de velours, premier roman de la série.

C’est ainsi que l’on retrouve Perry Mason dans le Los Angeles de la Grande Dépression, alors qu’Hollywood vit son âge d’or et que l’alcool coule à flots malgré la Prohibition. Vivant dans la ferme délabrée de ses défunts parents, où l’attend Lupe (Veronica Falcon), une Mexicaine de quelques années son aînée qui lui sert de conscience sociale, de figure maternelle et de maîtresse, Mason travaille comme enquêteur pour l’avocat E.B. Jonathan (John Lithgow) en compagnie d’un ancien policier, Pete Strickland (Shea Whigham).

Sombre période

Empruntant son esthétique aux films de gangsters des années 1930 et aux films noirs des années 1940, Perry Mason version 2020 s’ancre à la fois dans le passé et le présent, tant en s’inspirant de faits divers de l’époque qu’en tendant un miroir à la société américaine d’aujourd’hui. Justice à deux vitesses, abus de pouvoir, violence policière et foi aveugle viennent notamment teinter l’intrigue judiciaire.

Au premier des huit épisodes de la série, Mason et Strickland espionnent l’acteur Chubby Carmichael (Bobby Gutierrez), amateur de tartes à la citrouille servies sur de jeunes starlettes — le personnage évoque Fatty Arbuckle, acteur connu pour ses mœurs dissolues et mort en 1933. Un drame viendra bientôt bouleverser leur routine.

De fait, le bébé d’un couple apparemment sans histoire, Matthew (Nate Cordry) et Emily Dodson (Gayle Rankin), a été retrouvé assassiné tout juste après que ses parents eurent payé la rançon. Au cours de l’enquête, on découvre que le père est le fils illégitime d’un riche homme d’affaires et que la mère aurait eu une liaison avec l’un des ravisseurs. Entrent alors en scène sœur Alice (Tatiana Maslany, d’Orphan Black), prédicatrice au look à la Jean Harlow, et sa mère (Lily Taylor).

La première (inspirée par la scandaleuse évangéliste Aimee S. McPherson qui fit couler de l’encre dans les années 1930) prendra Emily sous son aile, au grand dam de la seconde, qui veille jalousement sur son église. Exploitée par sa mère depuis sa jeunesse, la charismatique Alice se mettra à dos une partie des ouailles en promettant l’impossible à la crédule Emily. Ajoutez à cela quelques avocats véreux et des policiers corrompus et vous aurez une bonne idée de cette série à grand déploiement.

Un trio réinventé

Outre l’intrigue complexe aux multiples ramifications, dont certaines sous-intrigues risquent d’en exaspérer plus d’un, le plaisir de renouer avec Perry Mason, c’est de le découvrir en son jeune temps et comment ce petit limier intuitif porté sur la bouteille est devenu un brillant avocat aux méthodes peu orthodoxes.

Si le personnage, plus crédible parce que moins parfait qu’à l’origine, s’en trouve ainsi plus étoffé, la transformation de ceux qui deviendront ses deux fidèles acolytes, Della Street (Juliet Rylance), associée d’E.B. Jonathan, et Paul Drake (Chris Chalk), policier assoiffé de justice, apporte non seulement une profondeur aux personnages, mais une dimension sociale à la série.

Alors que la première devenait la douce moitié de Mason dès les années 1930, il y a peu de chances qu’elle convole en justes noces avec son futur patron. Bourgeoise ayant fui sa famille pour éviter de se marier avec le fiancé qu’on lui avait choisi, Della entretient une liaison avec une jeune femme. Si Jonathan et Mason acceptent sans broncher l’homosexualité de Della, cette dernière doit demeurer discrète, voire secrète, quant à sa vie privée. Les années folles terminées, l’homosexualité était alors en voie de devenir taboue.

Y avait-il des policiers noirs dans les années 1930 à Los Angeles ? se demande-t-on lorsque Paul Drake, autrefois blanc, entre en scène. Eh bien oui, puisqu’en 1886, Robert W. Stewart devint le premier Afro-Américain à faire partie du LAPD (Los Angeles Police Department). Victime d’intimidation de la part de ses collègues, Paul Drake devait patrouiller seul puisqu’aucun policier blanc ne voulait faire équipe avec lui. À travers son parcours, Perry Mason met en lumière le racisme systémique qui perdure dans les corps policiers. Et ailleurs…

Par sa volonté de faire plus de place aux personnages racisés et LGBTQ, tout en demeurant fidèle à l’époque que la série illustre, Perry Mason devient plus que le simple remake d’une série culte se voulant au goût du jour. Il rappelle que la société piétine depuis trop longtemps et que les erreurs du passé ne devraient plus se répéter.

 

Perry Mason

HBO et Super Écran, dès le dimanche 21 juin, 21 h