«I May Destroy You»: indestructible

«I May Destroy You» est scénarisé, produit et coréalisé par Michaela Coel, qui tient aussi le rôle principal. Poète, chanteuse, dramaturge, l’artiste née à Londres a remporté en 2016 deux prix BAFTA pour sa série comique «Chewing Gum».
Photo: HBO «I May Destroy You» est scénarisé, produit et coréalisé par Michaela Coel, qui tient aussi le rôle principal. Poète, chanteuse, dramaturge, l’artiste née à Londres a remporté en 2016 deux prix BAFTA pour sa série comique «Chewing Gum».

Une soirée dans un bar. Une jeune femme lève son verre. Autour de la table, plein de gens font de même. Quelqu’un lance : « À la santé des vieux potes, des nouveaux amis, et de… ces putains d’inconnus ! » Les putains d’inconnus la regardent, elle, l’air rapace.

Le lendemain, elle dessaoule. Mais quelque chose cloche. Elle revoit… quoi ? Une cabine de toilette. Quoi encore ? Un homme au-dessus d’elle. Et puis quoi encore ? Son propre corps, immobile. Elle chasse l’image, mais l’image revient.

Cet homme, il lui dit quelque chose. Était-ce le type blond ? Le type chauve ? Le type en costard ? Il avait de grosses narines, ça, elle le sait. « Quand les gens vous surplombent, leurs narines semblent toujours plus grosses », lui rappellera doucement une enquêtrice après les faits.

Vif, vibrant, foudroyant, I May Destroy You part de cette nuit pour raconter la reconstruction. Même si certaines choses ne pourront jamais être oubliées.

Force de frappe

L’ensemble est scénarisé, produit et coréalisé par Michaela Coel, qui tient aussi le rôle principal. Poète, chanteuse, dramaturge, l’artiste née à Londres a remporté en 2016 deux prix BAFTA pour sa série comique Chewing Gum — et a joué dans Star Wars : Les derniers Jedi.

Présentée comme « un drame sur le consentement et sur les relations à l’ère moderne », sa nouvelle création qui, en fait, va tellement plus loin, décortique les nuances de gris dans les nuances de gris dans les nuances de gris.

Coproduits par la BBC et HBO, les douze épisodes se révèlent mordants du titre jusqu’au générique. On y parle d’identité, d’égalité, de traumatismes, de liberté et de cette satanée façon qu’a la mémoire d’enjoliver la vérité et de laisser ses trous en l’état. Vides.

Quand le tout débute, la protagoniste est en panne d’inspiration. Par le passé, elle a écrit un roman sur Twitter (une mode en 2014). Ses Chroniques d’une millénariale exaspéréeayant connu un certain succès, une maison d’édition prestigieuse l’a repêchée. « Ces gens sont tellement fucking étranges », murmurera-t-elle après une énième rencontre avec des patrons proprets la pressant de respecter son deadline.

Par ces scènes de face-à-face remplies d’un savoureux malaise, Michaela Coel critique le milieu littéraire glamouroù une éditrice toute-puissante se réjouit de l’inspiration que l’événement traumatique pourra provoquer chez sa recrue. « You’re writing about rape ? Fantastic ! »

Habilement, la scénariste se moque aussi d’un militantisme blasé bourgeois dans une séquence formidable où elle participe sans enthousiasme à une campagne pour soutenir « les animaux heureux ». Et elle démonte le féminisme performatif pseudo-inclusif dans un passage où des publicitaires créent une campagne pour que « les filles s’aiment davantage » — tout en méprisant celles qui postulent pour y participer.

Un temps, l’héroïne elle-même se plonge dans le militantisme en ligne. Qui, de stimulant, se fait stérile. Plus sa réputation virtuelle augmente, plus ses contacts réels se défont. Plus elle alimente son profil, plus elle néglige ses amis. Elle sert des discours moralisateurs à ses potes. L’omniprésence sur Instagram serait-elle néfaste ? L’épisode s’intitule « Social Media is a Great Way to Connect ». On vous laisse deviner la réponse. Et toute l’ironie que ce titre sous-entend.

Œuvre d’ensemble

Les costumes se fondent idéalement dans ce tout artistique où rien ne détonne. Imaginés par Lynsey Moore, ils sont porteurs de sens comme de souvenirs. La photo d’Adam Gillham, elle, rappelle par instants un autre succès de la BBC et HBO, Euphoria.

La trame sonore, impeccable, est faite de tubes comme Firestarter de Prodigy, Like a G6 de Far East Movement, Something About Us de Daft Punk — et de plein de rap londonien. Ramz raconte le quartier de Barking. Kojey Radical rythme une soirée ratée de son Eleven.

Tandis que l’héroïne navigue à travers ce cauchemar éveillé, Easy Life chante aussi : « No one gives a fuck about my nightmares ». Sauf que ce n’est pas vrai. Ses copains s’en font pour elle. Et tentent par tous les moyens de l’aider.

Il y a l’aspirante star sensible et surprenante, incarnée par Weruche Opia. Splendide. Et le prof de fitnessqui enchaîne les rencontres sur Grindr, joué avec justesse par l’acteur shakespearien Paapa Essiedu.

Leur lien à tous, c’est cette protagoniste au cool inné personnifiée par Michaela Coel. Une fille magnétique qui, elle aussi, gaffe parfois. Se relève tout le temps.

Elle traîne dans son appartement londonien de Hackney, sort en boîte pour échapper au boulot, hurle au DJ de jouer Hamilton, file en Italie pour rejoindre un mec mesquin, arpente les rues de Londres par une soirée d’Halloween, se perd au milieu de fêtards costumés.

Elle doit écrire, n’écrit pas. Vapote plutôt, sans arrêt. Et passe trop rarement dans la maison de son enfance pour aider sa mère à préparer des plats ghanéens et pour, tout simplement, l’enlacer. Elle revisite néanmoins souvent le bar de son black-out. Peut-être y trouvera-t-elle des réponses ? Peut-être reconnaîtra-t-elle le coupable ? « Les criminels reviennent toujours sur les lieux de leur méfait », répète-t-elle.

Reste que le fantasme de vengeance se révèle inférieur au désir de comprendre et, surtout, de faire la paix avec les événements. Peut-être même de vivre un moment tendre, une seconde, avec celui qui a failli anéantir sa vie. Car I May Destroy You se lit « je pourrais te détruire ». Mais qui détruira qui dans le processus ? Qui survivra ? Il y aura des blessures en chemin, et des morts. Bien des petites, une très grande. Presque.

Tout cela risque de déplaire à ceux qui cherchent des explications faciles, des bons et des méchants, des personnages linéaires qui ne dérivent jamais du droit chemin et ne combinent pas la mocheté généralisée à la gentillesse momentanée — ou l’inverse. Tout le monde a ses failles. On oserait dire : contrairement à cette série.

I May Destroy You

À HBO en version originale dès le dimanche 7 juin, 22 h 30, et en version sous-titrée en français à Super écran, dès le mardi 9 juin, 21 h