Des écrans dans l'écran (1)

Photo: Getty Images/iStockphoto
Une partie du Québec se déconfine timidement pendant que l’autre se morfond. Heureusement, il y a encore de beaux morceaux dans la réserve de bonbons télévisuels. Le Devoir vous propose le premier volet de sa sélection de films et de séries qui ont les écrans pour objet de fascination. Comme toujours, cette belle dizaine est accessible depuis vos salons. Bonne mise en abyme!
 

The Newsroom (Crave)

Pour plusieurs, cette incursion dans les coulisses d’une chaîne d’information en continu américaine scénarisée par Aaron Sorkin fut une déception. Le portrait un peu désuet qu’elle faisait de ce milieu où tout va toujours plus vite a laissé sur leur faim bien des fans d’À la Maison-Blanche et des maniaques d’info. La galerie de personnages — dont le (souvent) prévisible Will McAwoy (Jeff Daniels), chef d’antenne de la « vieille école » revenant à contrecœur au travail après une montée de lait publique fort remarquée, plus nuancés qu’il n’y paraît — donnait quelques raisons de s’accrocher à cette fiction qui pigeait parfois habilement du côté de la réalité, comme ce fut le cas avec l’élection présidentielle de 2012. Si on fait abstraction des tics du scénariste et des dénouements parfois un peu trop hollywoodiens, on passe encore un bon moment dans cette salle de nouvelles, bien sage à comparer à ce qu’on trouve aujourd’hui dans l’écosystème télévisuel de nos voisins du sud.

Amélie Gaudreau

 
 

The Morning Show (Apple TV+)

Voyage houleux dans les coulisses des matinales, The Morning Show démontre l’importance de ne pas s’arrêter au pilote. Si ce dernier était glamour mais convenu, la suite a donné lieu à un résultat engageant et nuancé. Inspiré par l’excellent livre Top of the Morning, ce drame s’attarde aux manigances, aux jeux de pouvoir et aux alliances du petit écran états-unien. Steve Carell est impec en pseudo-Matt Lauer cachant sa vilenie sous son charme et opérant selon une mécanique de prédateur bien huilée. Jennifer Aniston, consacrée aux SAG Awards, oscille entre maîtrise totale, crise de nerfs et crise de larmes. Tout n’est pas parfait. Reste que les dialogues sont mordants, la réflexion profonde, et Billy Crudup parfait en patron qui cherche le chaos, « car c’est la nouvelle cocaïne ».

Natalia Wysocka

 
Photo: Criterion Collection

All About Eve (Apple TV+)

Une vedette de Broadway vieillissante, Margo Channing (Bette Davis), est bientôt supplantée par une admiratrice prête à tout pour réussir, Eve Harrington (Anne Baxter), qu’elle avait prise sous son aile. Bien que l’action se déroule dans l’univers du théâtre, le cinéma n’échappe pas à cette critique au vitriol du milieu du spectacle. Des acteurs aux metteurs en scène, en passant par les producteurs et la presse : personne n’est épargné ! Lorsqu’elle tourna dans ce film de Joseph L. Mankiewicz en 1950, la grande Bette Davis, qui n’avait que 42 ans, sombrait déjà dans l’oubli. Des années plus tard, elle avouera qu’All About Eve, couronné de six Oscar, l’aura ressuscitée d’entre les morts.

Manon Dumais


 

La comtesse de Bâton Rouge (Éléphant)

Comédie fantaisiste aux accents autobiographiques, ce film (dans le film) raconte les tourments d’un cinéaste, Rex Prince, hanté par Paula, une magnifique femme à barbe. On le retrouve 29 ans plus tard au cinéma Crémazie où défilent les images de cet amour brûlant. Hanté par une faune iconoclaste à la langue colorée et bien pendue, ce bijou funambulesque est empreint de rudesse comme de poésie. Il a pour centre un Robin Aubert incandescent dans la peau d’un André Forcier qui le modèle à son image et à sa ressemblance. Un formidable jeu de miroirs qui, maintenant que le premier est devenu à son tour un cinéaste émérite dans le sillage du second, revêt un caractère encore plus touchant et singulier.

Louise-Maude Rioux Soucy


Photo: Erica Parise/Showtime

Kidding (Crave)

Quand il ne grimace pas, Jim Carrey n’a pas son pareil pour incarner les clowns tristes. Et lorsque Michel Gondry est derrière la caméra, comme ce fut le cas en 2004 pour Eternal Sunshine of the Spotless Mind, la magie opère encore plus. Créée par Dave Holstein et réalisée par Gondry, Kidding met en scène Carrey dans le rôle de Jeff, acteur bien connu des enfants sous le nom de Mr. Pickles. Bien que sa famille souhaite l’en empêcher par crainte de voir les cotes d’écoute s’effondrer, Jeff vit un deuil et voudrait bien partager ses états d’âme avec son jeune public. On savoure la deuxième saison de cette série ludique, inventive et poétique à l’humour décalé dès le 10 juin.

Manon Dumais


 

The Truman Show (Netflix)

Menant une vie rangée dans une banlieue proprette avec son épouse parfaite (Laura Linney), un agent d’assurance nommé Truman (Jim Carrey) semble avoir tout pour être heureux jusqu’au jour où le ciel lui tombe littéralement sur la tête sous la forme d’un projecteur. Ce qu’il ignore, c’est que sa vie est une émission de télé-réalité mise en scène par Christof (Ed Harris) et suivie par des millions d’Américains. Réalisée par Peter Weir (Witness) et scénarisée par Andrew Niccol (Gattaca) en 1998, cette comédie dramatique douce-amère véhicule une brillante et toujours pertinente réflexion sur le libre arbitre, la liberté d’expression et le pouvoir de la télévision.

Manon Dumais


 

RéelleMENT (Tou.tv)

Pas nécessaire de s’intéresser aux téléréalités de rencontres amoureuses pour trouver son compte dans UnREAL (RéelleMENT en v. f.) cette satire grinçante des coulisses d’une émission de ce genre fort populaire sur toutes les télés depuis maintenant plus de 15 ans. En fait, cette création cynique de Marti Noxon (Sharp Objects) et de Sarah Gertrude Shapiro, qui s’est inspirée de son expérience sur le plateau de The Bachelor, risque de déranger un peu les amateurs de ces compétitions télévisées tellement elle déconstruit férocement les mécanismes de fabrication de celles-ci, dont les résultats seraient complètement « arrangés avec le gars des vues »… Les deux personnages centraux de ce drame à la fois savonneux et corrosif, la productrice Quinn (Constance Zimmer, magistrale) et sa seconde Rachel (Shiri Appleby) incarnent ces rôles à merveille. On les suivrait presque dans une compétition culinaire…

Amélie Gaudreau


Photo: Bertrand Calmeau / Casabl

Série noire (Tou.tv et Netflix)

Les personnages hauts en couleur et les situations abracadabrantes qui font le sel de l’excellente comédie à suspense imaginée par François Létourneau et Jean-François Rivard peuvent faire un peu oublier qu’à la base, celle-ci racontait les efforts de deux scénaristes, Denis (Létourneau) et Patrick (Vincent-Guillaume Otis) pour retrouver l’inspiration pour une deuxième saison de leur série à succès, La loi de la justice, varlopée par la critique. Une deuxième écoute de ce joyeux ovni télévisuel fait réaliser le regard critique (souvent grinçant) qu’il porte sur tous les maillons de la chaîne de production télévisuelle, du diffuseur jusqu’aux sondeurs d’auditoires… La distribution parfaite, des rôles principaux aux apparitions éclair, en passant par l’effrayant Marc Arcand (Beaupré), la réalisation virtuose de Rivard, la bande sonore surprenante et réjouissante et les dialogues qui font mouche font de cette série un incontournable de notre télé. Rien de moins.

Amélie Gaudreau


 

Once Upon a Time in Hollywood (Crave)

Après avoir revisité à sa manière la Seconde Guerre mondiale (Inglourious Basterds) et l’esclavage américain (Django Unchained), Quentin Tarantino réécrit une page sanglante et tragique de l’Amérique des années 1960 : les meurtres commis par la famille Manson. Suivant le parcours d’un acteur de télévision sur le déclin (Leonardo DiCaprio), voisin de Sharon Tate (Margot Robbie), et de son cascadeur (l’oscarisé Brad Pitt), l’audacieux cinéaste signe un vibrant requiem pour l’âge d’or hollywoodien, qu’il pimente de savoureux clins d’œil au nouvel Hollywood. Outre la conclusion d’une violence outrancière, l’anxiogène scène où Pitt visite le repaire des futurs assassins vous hantera longtemps.

Manon Dumais


Photo: Universal Focus

Mulholland Drive (Apple TV +)

Plongée fantasmagorique on ne peut plus trouble dans l’usine à rêves qu’est Hollywood, ce très grand film de David Lynch est aussi une insoutenable énigme. S’y croisent Rita, une jeune femme rendue amnésique après un accident de voiture sur la route mythique, et Betty, aspirante actrice fraîchement arrivée à Los Angeles, qui l’aidera à retrouver son identité. Prix de la mise en scène à Cannes, ce film onirique et inquiétant, voire cruel par moments, multiplie les dédoublements ambigus sur fond de cauchemar névrotique. On en sort profondément dérouté, mais surtout fasciné par la part de mystère de ce film à tiroirs que son cinéaste a résumé comme « une histoire d’amour dans une ville de rêves ».

Louise-Maude Rioux Soucy