«Dérapages»: ressources humaines

Dans «Dérapages», Éric Cantona, l’ex-footballeur devenu acteur, incarne le mari du personnage de Suzanne Clément. Ensemble, ils forment un duo émouvant, soudé.
Photo: S. Branchu Dans «Dérapages», Éric Cantona, l’ex-footballeur devenu acteur, incarne le mari du personnage de Suzanne Clément. Ensemble, ils forment un duo émouvant, soudé.

« Ce n’est PAS Amélie Poulain. » Suzanne Clément se souvient de cette phrase que le réalisateur Ziad Doueiri répétait pendant le tournage de Dérapages. « Il ne voulait pas filmer le Paris typique, haussmannien. Mais bien le Paris plus moderne, vers la Défense, avec des immeubles de la fin du XXe siècle, explique-t-elle. Et avec beaucoup de vues. »

C’est d’ailleurs dans un cocon en hauteur que se déroule une partie de ce thriller social rythmé et rempli d’action. Dans un logement acheté il y a 27 ans par un couple. Dans ces pièces où ils ont élevé leurs deux filles devenues grandes, on sent leur proximité, leur lien, leur complicité, mais aussi un sentiment d’étouffement, par moments. L’homme a été mis à pied pendant qu’ils faisaient refaire la cuisine. Les réparations n’ont jamais repris. Comme il le dit : « Notre existence ressemblait furieusement à notre cuisine. »

« Ça donnait une richesse, cet appartement qui a déjà eu de la gueule, mais qui est fatigué, qui a des traces de fuites d’eau, note Suzanne Clément. J’adore quand les décors sont bien travaillés. »

Et son rôle l’est tout autant. La presse française l’a encensée. Le Monde, notamment, a souligné la présence de « la fine actrice canadienne ». Car celle qu’elle incarne avec moult nuances n’est pas juste « la femme de », comme elle l’illustre. Elle est une force tranquille, mais pas effacée. Dévouée, mais pas à tout prix. Il faut dire que la série est inspirée par le roman Cadres noirs, de Pierre Lemaitre. « À l’écriture déjà, plusieurs aspects du personnage étaient présents, remarque Suzanne Clément. Mais c’était chouette d’avoir un réalisateur qui avait le désir de rendre cette femme aussi intéressante que moi j’avais envie de le faire. »

Ainsi, elle est un roc autant pour ses enfants que pour son mari. Après 25 ans dans un poste de DRH, ce dernier s’est fait mettre à pied. Depuis, il tente de trouver du travail. Dans les mots du principal intéressé : « Je cherchais du boulot comme les chiens pissent sur les réverbères. C’était sans illusion. Mais c’était plus fort que moi. »

Un jour son épouse tombe sur une petite annonce. Une énorme entreprise d’aéronautique civile et militaire cherche un chargé de recrutement. Et s’il tentait sa chance ? « T’as pas été licencié parce que t’étais mauvais, lui dit-elle. T’étais très compétent. On t’a mis à la porte parce qu’on mettait à la porte tous ceux qui avaient plus de 50 ans. »

Car il s’agit là d’un thème qui traverse Dérapages. La mise de côté d’un homme à cause de son âge. Son incapacité à réintégrer un marché professionnel en quête perpétuelle de nouveauté, de jeunesse. Certains le surnomment avec mépris « le senior ». « C’est un sujet que je trouve très touchant, très intéressant, souligne la comédienne. On parle beaucoup — et à juste titre — de l’importance pour les femmes de prendre notre place. En même temps, on demande souvent à l’homme, malgré tout, de demeurer le pourvoyeur. En tout cas, la personne solide. »

Et dans Dérapages, c’est elle qui tient les rênes, lui qui… en effet, dérape.

« Pour les femmes, quand on aborde le fait de vieillir, on parle souvent de la beauté. Cela dit, je pense qu’on sous-estime la séduction qu’une femme plus âgée peut avoir ! Pour un homme, je pense que c’est au niveau professionnel que ça peut être plus difficile. La valeur de l’homme tient beaucoup à la position sociale. »

À l’écran, cette idée du standing est véhiculée par le beau-fils du couple. Un financier zélé qui bosse dans le crédit. Fan de poursuites judiciaires et jovialiste, il croit qu’« avec la motivation, on peut tout surmonter ». Ce comic relief, comme on dit, est joué par un tordant Nicolas Martinez. « Oh, il est excellent ! s’exclame Suzanne Clément. C’est une vraie composition, mais dans la vie également, il me faisait tellement rire. Avec Éric aussi, on a beaucoup ri. »

Éric, c’est Cantona, l’ex-footballeur devenu acteur, qui incarne son mari. Ensemble, ils forment un duo émouvant, soudé. « Des fois, c’est dû à la complicité et des fois ça ne tient pas à ça, mais comme on en avait une bonne, Éric et moi, je pense que c’est devenu clair que ce sont deux personnes qui s’aiment. Même si l’usure du temps, les années difficiles, les difficultés que cet homme a rencontrées dans sa vie professionnelle l’ont fatiguée, elle, analyse son interprète. Sa confiance en lui est minée. »

Énergie « tarantinesque »

Présenté en avril sur les ondes d’Arte, Dérapages est désormais disponible sur Netflix, qui en a acquis les droits de diffusion. C’est également là que l’on peut voir Suzanne Clément dans Vampires, une série française dans tout autre registre, fantastique horrifique.

Dans Dérapages, celle qu’elle incarne est plutôt, comme elle la qualifie, une « femme ordinaire avec une vie ordinaire ». « Il y a des moments où elle a besoin de se retrouver. Des moments où elle continue à soutenir son mari. Je trouve ça très beau à jouer. D’autant plus qu’à la réalisation, il y avait un souci d’humanité. »

Dans sa traduction anglaise, la minisérie s’intitule Inhuman Ressources. Ressources inhumaines. Et elle est portée par une vigueur et un dynamisme pour lesquels Suzanne Clément crédite Ziad Doueiri, cinéaste d’origine libanaise qui a été assistant de Tarantino. « Il a une vibe très tarantinesque d’ailleurs. Il est très high speed, très énergique. Il a une richesse de vie, d’origine, de politique. Et une bonne analyse. Il scrute beaucoup le sens des choses, le sens des scènes. »

Comme Suzanne Clément, qui décortique le scénario en profondeur. Notamment ce qui arrive quand la personne avec qui on partage sa vie prend une voie que l’on ne comprend pas. Dans ce cas, l’homme incarné par Cantona se met à poser des gestes que son épouse juge « incompatibles » avec le couple qu’ils ont bâti. Et il se met superbement dans le pétrin. « Il prend une tangente violente qui risque l’amener, elle, dans l’illégalité. Ça me fait penser à Breaking Bad. Elle est prise en otage par ses actions à lui. »

Breaking Bad, la série culte, Suzanne Clément l’a regardée pour la première fois pendant le confinement. « Quelle belle découverte ! » dit-elle. Comme Skyler White face à Walter White, son personnage voit son conjoint sombrer dans les agissements suspects, nouer des liens avec des types peu recommandables, perdre peu à peu la carte. « C’est hors de tout ce qu’elle aurait pu imaginer. En même temps, elle ne peut pas juste partir, tout laisser. C’est dur pour elle de voir clair. Mais elle a un compas intérieur solide. Une belle force, une belle colonne vertébrale. »

Et de belles répliques.

— Qu’est-ce que t’es en train de devenir ? L’homme que j’ai épousé n’aurait jamais fait ça.

— L’homme que t’as épousé n’avait pas six ans de chômage dans les pattes.

— Le chômage, ça ne justifie pas tout.

— C’est ce que disent les gens qui ont du boulot.

Dérapages

Sur Netflix, dès maintenant