«The Eddy»: pour l’amour du jazz

Non, «The Eddy» n’est pas une série à écoute compulsive, détendue, distraite. Elle est parsemée de longs passages musicaux, de séquences sans dialogues, de scènes qui semblent presque improvisées.
Photo: Netflix Non, «The Eddy» n’est pas une série à écoute compulsive, détendue, distraite. Elle est parsemée de longs passages musicaux, de séquences sans dialogues, de scènes qui semblent presque improvisées.

Dans The Eddy, la première série de Damien Chazelle, il y a : de la contrefaçon, des criminels, des conflits familiaux, des cocktails Molotov, des relations orageuses, des histoires de dettes, de la solitude et du jazz. Plein de jazz. On dit « la série de Damien Chazelle », mais le producteur et cinéaste ne réalise que deux épisodes. Les premiers.

On dit aussi « la série », mais on semble davantage devant du cinéma indépendant. Chaque segment fait presque la longueur d’un film, certains allant jusqu’à 70 minutes. Débordant de gros plans, les deux heures d’intro de Chazelle ont, de plus, été tournées en 16 mm. Il a insisté, Netflix a cédé. Une rareté. La direction photo des épisodes en question a été confiée au doyen Éric Gautier, qui a signé, entre de nombreuses autres, celle d’Into the Wild, de Sean Penn, et de Conte de Noël, d’Arnaud Desplechin.

D’emblée, on plonge dans un univers graveleux, ombrageux. Rien à voir avec le La La Land oscarisé dans lequel Damien Chazelle parlait de musique et d’amour d’une façon nettement plus romantique.

La minisérie, que l’on pourrait qualifier de « chorale », est divisée en huit parties. Chacune est consacrée à un personnage. La dernière l’est au plus important de tous : le club de jazz. The Eddy, c’est lui. 

Photo: Netflix Pour se déplacer, les protagonistes prennent le métro, sautent sur une mobylette et filent sur des rues qui ne font pas partie des «places de touristes».

Sise dans le nord de Paris, cette salle qui en arrache est dirigée par deux comparses. Le premier, incarné par Tahar Rahim, révélé dans Un prophète, de Jacques Audiard, est un père de famille bon vivant. Le second, interprété avec énormément de nuances par André Holland, de Moonlight, est un homme téméraire et ténébreux. Ancien jazzman new-yorkais, il a complètement cessé de jouer.

Il a aussi cessé de s’occuper de sa fille, qui débarque dans la Ville Lumière pour lui rappeler sa présence. Et ses problèmes. Elle n’a peur de rien, se met dans des situations pas possibles. Son père, éparpillé dans ses pensées, tente de la suivre. Il court du reste souvent. Après son enfant, pour arriver à temps à un jam, pour tenter de régler une engueulade avec son amante, pour rattraper un type louche qui le traque.

Pour se déplacer, les protagonistes prennent le métro, sautent sur une mobylette et filent sur des rues qui ne font pas partie des « places de touristes ». La caméra est à l’épaule, le montage suit le rythme du jazz, et les personnages, leur propre musique.

Origines originales

On pourrait reprocher beaucoup de choses à Netflix. Un truc hautement positif accompli par le webdiffuseur, par contre, c’est d’avoir contribué à normaliser l’utilisation des sous-titres aux yeux du grand public. Et The Eddy suit la tendance : les acteurs viennent de toutes les nationalités et les langues s’entremêlent de façon organique. Arabe, espagnol, français, croate… Chacun s’exprime comme il le sent. Quand ils parlent anglais, les interprètes qui ont un accent le gardent. Ça donne des répliques comme « It takes time, mon frère. »

Révélée à l’international dans le majestueux Cold War, de Pawel Pawlikowski, Joanna Kulig sacre ainsi en polonais, s’énerve en polonais, et lorsqu’elle chante ou se chicane en anglais, elle le fait avec une construction parfois bancale : « Never honest, always bullshit you. »

Ce naturel ajoute à l’ensemble le réalisme dont le scénario manque parfois. Car le langage commun, c’est la musique. Et il est solide, le groupe maison qui officie au Eddy. Les amateurs reconnaîtront, entre autres, le saxophoniste né à Montréal Jowee Omicil, le trompettiste martiniquais Ludovic Louis, le contrebassiste d’origine havanaise Damian Nueva Cortes.

Ce dernier incarne une âme sensible, solitaire et perdue. Qui tente de panser son cœur brisé et ses dépendances en marchant longuement, armé de sa contrebasse qu’il traîne partout, comme si sa vie en dépendait. Quand il ne joue pas de son instrument, il fait « n’importe quoi ».

 
Photo: Netflix La caméra est à l’épaule, le montage suit le rythme du jazz, et les personnages, leur propre musique.

Écoute entière

Non, The Eddy n’est pas une série à écoute compulsive, détendue, distraite. Elle est parsemée de longs passages musicaux, de séquences sans dialogues, de scènes qui semblent presque improvisées. Et d’une tragédie en intro. Comme Game of Thrones nous y a habitués, un personnage attachant et charismatique meurt rapidement.

Le troisième épisode, réalisé par Houda Benjamina (qui a remporté la Caméra d’or à Cannes pour Divines, en 2016), tourne en outre autour du rituel funéraire. Suivi d’une cérémonie trop sage, puis d’une autre, à l’image du défunt, où les convives sortent leurs instruments pour célébrer la vie.

La femme du disparu, qui fut un grand amoureux du jazz, offre ensuite un discours. Aux amis artistes de son regretté époux, elle déclare, les yeux pleins de larmes et un sourire en coin : « Votre musique, elle m’emmerdait parce qu’elle était — et elle est encore —, trop chiante, trop snob. Ce n’est pas du Céline Dion, quoi. »

Évidemment, la boutade se veut, en vérité, un hommage à cette musique « trop chiante ». Toute la série est un hommage. Et elle est cool parce qu’elle n’essaie pas de l’être.

Benjamin Biolay vient faire son tour, dans un rôle plus discret. On retrouve un clin d’œil au deuxième long métrage, et premier immense succès de Chazelle, Whiplash. Plus précisément, à la réplique du prof colérique devenue culte : « Are you rushingor are you dragging? »

Le montage sonore privilégie les bruits de la rue, de la nuit, les klaxons, la clameur. Certaines scènes coulent, comme si elles s’étaient juste… passées. Des époux qui viennent de se dire oui à l’hôtel de ville, devant un seul témoin, se glissent ensuite parmi les invités d’une cérémonie autrement plus luxueuse. Les musiciens essaient d’y faire résonner des notes bleues, mais les mariés gâtés exigent du Mika. Les artistes s’exécutent, l’air d’abord blasé. Enjoué ensuite.

Puisqu’ils jouent, pourquoi ne pas le faire encore, et encore, et encore ? Malgré les drames qui se multiplient, malgré quelques filons scénaristiques un peu tirés. C’est une question que The Eddy pose du reste avec beaucoup d’adresse : la musique doit-elle continuer à tout prix ? Et si oui, à quel prix ?

The Eddy

Sur Netflix, dès le 8 mai