Seulement à Hollywood

Les héros de «Hollywood»<i> </i> demeurent maîtres de leur destin, même lorsque tout joue contre eux.
Photo: Netflix Les héros de «Hollywood» demeurent maîtres de leur destin, même lorsque tout joue contre eux.

Comme Ricky Gervais aux Golden Globes, mettant le nez du gratin hollywoodien dans sa propre hypocrisie, la minisérie Hollywood célèbre le majestueux et décortique le morbide de la Mecque du cinéma. Le sordide et le sublime vont de pair, drapé dans la soie et les paillettes des années 1940.

Le premier épisode débute par une leçon de vocabulaire. On ne fait pas un film. On le produit. Le langage, précisément, est une surprise dans Hollywood. Pour preuve, cette scène d’introduction dans lequel un aspirant acteur, qui a « une belle gueule, mais aucune expérience » raconte avoir combattu durant la Seconde Guerre mondiale. Assis à ses côtés au bar, un chic monsieur lui répond : « Je voulais m’engager, moi aussi. Mais ils ne m’ont pas pris. M’ont dit que j’avais une trop grosse bite. »

Le jeune recrache sa gorgée.

Le dandy au langage coloré ne sera pourtant pas mis au ban pour sa grossièreté. Pas plus qu’il ne sera jugé en raison de la station-service qu’il dirige, où les employés ne font pas que remplir les réservoirs à essence. En essence : ils proposent d’autres services, sexuels ceux-là.

Le personnage est inspiré par le vrai Scotty Bowers. Un ex-marine qui aurait arrangé des liaisons tarifées avec une trâlée de stars de toutes les orientations dans les années 1940 et au-delà.

Parmi les clients à l’écran : un réalisateur, une agente de casting, l’épouse d’un directeur de studio. Les pompistes eux, rêvent tous de faire du cinéma. Le marché est conclu. « Ce soir, tu prends soin de maman. Demain, maman prend soin de toi. »

On s’attend à ce que le spectateur soit pris par la main et qu’on lui dise : « Vous voyez cela ? Ce n’est pas bien. Non non non. » Mais il n’en sera rien. « C’est la cité des rêves et mes clients ont des fantasmes et des désirs », résume le patron. Au diable les convenances, la candeur. Après tout, on est entre adultes consentants. Madame ou monsieur veut aller au paradis ? On y va.

De Sheldon à Willson

Le premier épisode (et demi) semble un peu plaqué. Comme ce discours : « Les gens dans cette ville ne comprennent pas le pouvoir qu’ils ont. Si nous changeons la façon de faire des films, nous pouvons changer le monde. » (Soupir)

Mais puisque c’est un homme qui a changé la façon de faire de la télé qui est aux commandes de la production, tout s’arrange. Cet homme : Ryan Murphy, créateur connu pour avoir enchaîné les succès. La comédie musicale Glee. Le suspense-savon-chirurgical Nip|Tuck. Le thriller horrifique American Horror Story.

En 2018, après des années à bosser pour 20th Century Fox, Monsieur Murphy a signé un contrat mirobolant de neuf chiffres — et d’une durée de cinq ans — avec Netflix. Il s’agit de sa deuxième livraison pour le monstre de la webdiffusion, après The Politician. Et encore une fois, il frappe fort. Ainsi qu’il l’a déclaré au Hollywood Reporter : « La star de cette série… c’est la série. »

Et c’est vrai. Une fois le concept installé, le plaisir commence. Celui de trouver la vérité derrière la fiction. Parmi les héros inventés se glissent « les ayant réellement existé » Vivien Leigh (en pleine crise d’anxiété), George Cukor (en maître de soirées débauchées), Anna May Wong (en femme tannée de jouer les « tentatrices exotiques de l’Extrême-Orient ») et l’idole romantique Rock Hudson qui, en réalité, n’aura jamais parlé de son homosexualité au grand jour. Mais qui, ici, la vit sous les projecteurs, avec fierté.

Autour d’eux gravite le poisseux Henry Willson. L’agent tout puissant qui a « découvert » Lana (originalement Julia Jean) Turner. Pour l’incarner, la production a misé sur Jim Parsons. Le nom sonne familier ? Il s’agit de l’acteur ayant joué pendant des années le physicien Sheldon Cooper dans le feuilleton familial-scientifique Big Bang Theory.

Difficile de se défaire d’un personnage aussi typé. Et pourtant, le comédien est impeccable en serpent méprisant qui ne lésine pas sur les bassesses. Il est intense, névrosé, pervers. Passe des pleurs à la menace en un claquement de doigts.

Réaliser ses rêves

Tandis que Frank Sinatra chante You’re Nobody Till Somebody Loves You, les protagonistes se battent pour « devenir quelqu’un » — et pour se faire aimer. On imagine que ces rêves iront s’écrapoutir dans une flaque de fausses promesses, mais non. Magie du cinéma ou plutôt de la télé, la plupart finiront par se réaliser.

Et ce, même si les décideurs en place, assis confortablement sur leurs Oscar et leur argent, refuseront d’abord de changer la recette. Ils veulent des films avec « des tétons et des épées ». Et si c’est absolument nécessaire, avec un truc mignon, du type « un garçon et son chien ».

Ils sont frileux. Contrairement aux dames incarnées magnifiquement par les septuagénaires Patti LuPone et Holland Taylor, qui malgré leur élégance ne lésinent pas sur les « fuck ». Physiques comme littéraux. Et elles le lèvent, leur majeur : tant pis pour les critiques, on va faire du septième art autrement.

Il y a quelque chose de rafraîchissant, de réjouissant, dans ces nuances finement naviguées. Oui la série dépeint les jeux de pouvoir, la manipulation, l’abus. Mais elle ne s’empêche pas pour autant de célébrer la liberté, la joie de vivre, la sexualité. Même lorsque tout joue contre eux — les préjugés, les règles non écrites, la connerie ambiante — les héros restent maîtres de leur destin.

Les acteurs jouent bien même quand ils doivent jouer mal. Révélé sur Broadway, Jeremy Pope est nuancé, sensible, dans le rôle d’un aspirant scénariste qui bûche sur son premier film et se heurte au racisme des hautes instances. La distribution compte également Samara Weaving, la sosie de Margot Robbie (c’en est troublant).

C’est romancé, mais consciemment. Le dernier épisode s’intitule « Une fin hollywoodienne » et il offre exactement cela. Et c’est peut-être précisément ce dont on avait besoin.

Hollywood

En versions française et anglaise. Sur Netflix dès le 1er mai.