«Animal Crossing», ou s’évader sur des îles entre amis

Malgré les directives de la santé publique, Catherine et Mélanie ont trouvé le moyen de contourner les règles de confinement. Chaque jour, elles se rendent visite, discutent dans leur cuisine et organisent des sorties culturelles. Comme des milliers d’autres joueurs, elles ont trouvé le remède à l’isolement imposé par la pandémie à travers le jeu de simulation Animal Crossing : New Horizons.

« Je ne croyais pas que de ne plus pouvoir sortir aurait autant d’impact », confie Mélanie Presseau-Dumais, une Québécoise exilée depuis novembre à Boston.

À la suite de son déménagement, Mme Presseau-Dumais a réalisé la difficulté de rester en contact avec son cercle social de Montréal sans se déplacer. Or, le confinement qu’exige la crise de la COVID-19 vient de lui permettre de renouer avec plusieurs amis, qui comme elle trouvent refuge sur leur île virtuelle.

Ils sont des milliers à travers le monde à se brancher à leur console Nintendo Switch pour retrouver la banalité de certains gestes parfois proscrits à cause de la pandémie. Redécorer une pièce de sa maison, cultiver son jardin, chasser des insectes ou pêcher des poissons : les activités permettant de « s’évader » sont nombreuses, et certaines se font parfois même en groupe.

« C’est rendu un rendez-vous quotidien avec mon amie. Chaque jour, on se téléphone et on va visiter nos îles respectives et parler de l’aménagement de nos jardins, des nouvelles pièces dans nos maisons, on discute de tout et de rien comme avant et ça fait vraiment du bien », souligne Mélanie Presseau-Dumais. Habituée des jeux en ligne, elle fait également partie d’un salon de clavardage (chatroom) avec quelques autres amis, où les joueurs partagent des conseils pour améliorer leurs îles respectives.

 

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C’est justement la possibilité de se réunir, même si ce n’est pas physiquement, qui a incité Catherine et Axel à recommander le jeu à plusieurs membres de leur entourage. Le couple a acheté le jeu dès sa sortie, le 19 mars, puisque Catherine revenait de voyage et s’attendait à ce que le confinement dure des semaines.

« Je ne suis pas prête à dire que ça m’aide à échapper à la crise de la COVID-19, mais c’est la façon que j’ai trouvée pour faire mon social », explique celle qui est professeure au cégep.

Le caractère non compétitif du jeu a aussi permis à Axel — sur son île baptisée « Quarantaine », clin d’œil à la pandémie — de garder des repères en cette période où certains perdent la notion du temps. « Ça contribue à avoir une petite routine. Il y a quand même des objectifs journaliers à accomplir, alors lorsqu’on y consacre aussi peu qu’une heure par jour, on peut réussir à effectuer plusieurs tâches et ça fait du bien », dit-il. « De plus, le jeu est en temps réel, il y a donc des actions que tu ne pourras poser qu’une fois dans la journée. Si par exemple tu y joues en pleine nuit, à 3 h, ton expérience ne sera pas du tout la même qu’à 15 h », explique-t-il.

Dans certains foyers, le jeu est même devenu un complément à l’école à la maison. « C’est un jeu très rattaché à la vie de tous les jours. Il y a l’aspect d’économie, lorsqu’on doit acheter un légume au marchand pour ensuite le revendre et faire un calcul pour en tirer un profit qui servira à améliorer ton île. Ça rend plus concrètes plusieurs notions pour les enfants », note Véronique, mère d’une fillette de 7 ans et d’un garçon de 11 ans.

Simuler sa vie

Nul doute que l’engouement pour Animal Crossing : New Horizons a été exacerbé par le contexte de pandémie. Rapidement, les joueurs se sont approprié l’espace ludique pour non seulement jouer, mais également pour s’y retrouver entre amis et continuer à socialiser.

« Le fait qu’on vive une période de confinement et de rétractation sociale a fait que le jeu est sorti exactement au bon moment, sans que ce soit prévu. Il est rapidement devenu un espace pour rencontrer des gens qu’on connaît — le but n’est pas de rencontrer des étrangers, mais plutôt de se donner rendez-vous en gang et de faire des activités ensemble », note Louis-Martin Guay, directeur du diplôme d’études supérieures spécialisées en design de jeux à l’Université de Montréal.

Puisqu’il n’est plus physiquement possible de se réunir, l’univers en ligne remplace les lieux de rassemblement, renchérit Sophie Thériault, qui prépare actuellement son mémoire de maîtrise en communication, jeux vidéo et ludification. « On a souvent tendance à minimiser le fait qu’un lieu, même s’il existe seulement en ligne, demeure un endroit réel. Il permet à des gens de se projeter ensemble, en même temps », souligne Mme Thériault.

En France, des joueurs ont même organisé des cybermanifestations de « gilets jaunes » anti-Macron sur une île du jeu. « Ça prouve que l’humain est vraiment une créature sociale et va toujours trouver une façon de rester en contact avec d’autres personnes », indique Mme Thériault.

La simplicité du jeu, décrit par plusieurs comme sans objectif, contribue certainement au caractère réconfortant que plusieurs joueurs soulèvent, estime aussi M. Guay.

« Dans une période où il nous est impossible de prévoir le monde qui nous entoure, si on peut au moins concevoir celui dans lequel on joue de façon intensive, ça amène un sentiment de sécurité », conclut-il.