Dans la sombre Amérique de Philip Roth

La distribution est impeccable. Dans le rôle de la mère, Zoe Kazan (à gauche) est d’une sensibilité à fleur de peau. Sa sœur est incarnée par Wynona Rider. Et les enfants sont saprément bien choisis.
HBO La distribution est impeccable. Dans le rôle de la mère, Zoe Kazan (à gauche) est d’une sensibilité à fleur de peau. Sa sœur est incarnée par Wynona Rider. Et les enfants sont saprément bien choisis.

Pour les amateurs du petit écran, la renommée de David Simon n’est plus à faire. Producteur à la feuille de route étoilée, ce journaliste a notamment signé Homicide : A Year on the Killing Streets. Dans ce livre paru aux Éditions Sonatine sous le titre français de Baltimore, le reporter relatait son année à suivre la brigade criminelle de la police de Baltimore, justement. De cette brique, il a ensuite tiré The Wire, une série culte diffusée de 2002 à 2008 sur les ondes de HBO.

Toujours pour HBO, et toujours aussi inspiré, Simon refait aujourd’hui équipe avec son fidèle complice scénariste Ed Burns pour offrir The Plot Against America. Le titre vous dit quelque chose ? Il s’agit, en effet, d’une adaptation du roman de Philip Roth, défini comme une uchronie, ou une « histoire alternative », comme on dit.

Au cœur de ce livre qui a remporté le prix de la Société des historiens américains en 2004 se trouve un personnage légendaire : l’aviateur Charles Lindbergh. C’est le premier homme à avoir réalisé, en solitaire et sans escale, un vol entre New York et Paris, les 20 et 21 mai 1927. Un homme controversé qui, malgré l’étoffe de héros, entretenait des idées isolationnistes et antisémites.

Que se serait-il passé si ce « Lindy » avait été candidat républicain en 1940 ? S’il s’était mesuré au démocrate Franklin Delano Roosevelt ? Si, avec son discours populiste et haineux, c’est lui qui avait gagné la présidentielle ? Et si Roosevelt s’était fait tasser plutôt que de remporter un troisième mandat ?

Minisérie en six épisodes (nous en avons visionné quatre), The Plot… sonde ces grandes questions de la façon la plus efficace qui soit : par l’entremise d’un portrait de famille. Une famille juive de la classe ouvrière, heureuse, unie, qui assiste avec horreur et incompréhension à la montée de la xénophobie qui balaie cette Amérique où elle s’était crue la bienvenue.

Dans la prémisse, nombreux sont ceux, y compris le producteur principal, qui ont perçu des échos de l’actualité. « Je n’avais pas prévu que ce serait une allégorie de ce que nous vivons aujourd’hui. Mais nous voici », a déclaré David Simon sur le plateau de Seth Meyer cette semaine.

Néanmoins, pas question de faire un banal lien à la « Lindbergh est égal à Trump, point ». Le propos du roman est bien plus complexe. L’Histoire est bien plus complexe.

David Simon l’a raconté : lorsqu’il a rencontré Philip Roth avant son décès, survenu le 22 mai 2018, le grand écrivain avait « été TRÈS clair ». Sa consigne ? « Ne surtout pas mélanger ce gars avec Donald Trump. Parce que Lindbergh avait du charme. Il avait un accent du Midwest. Il était plutôt discret. Et il faisait peur justement parce qu’il avait tout cela. Parce que, s’il avait réellement été candidat, il aurait eu la chance de gagner. »

Et c’est précisément ce qu’explore The Plot Against America : Lindbergh se présente, l’emporte, et l’Amérique sombre.

Rappelons ici que le duo Simon-Burns nous a également donné l’excellente minisérie Generation Kill, qui retraçait le parcours d’un bataillon des Marines lors de l’invasion de l’Irak en 2003.

À nouveau, les producteurs-scénaristes démontrent à quel point le conflit extérieur transforme les hommes de l’intérieur. À quel point les situations extrêmes modifient les actions individuelles. Modulent les valeurs.

Les images de la guerre sont ainsi entrecoupées d’images de batailles de quartier. La peur commence à s’immiscer partout. Les relations s’enveniment. Le couple heureux se fissure. Le père refuse de quitter son pays. La mère le prie d’y penser. « Peut-être qu’il est trop tôt pour partir. Mais il n’est pas trop tard pour avoir un plan B. »

Notons par ailleurs que la distribution est impeccable — chapeau aux directeurs de casting. Dans le rôle de la mère, Zoe Kazan est d’une sensibilité à fleur de peau. Sur son visage se lit toute l’inquiétude du monde. Et on en saisit toutes les nuances lorsqu’elle raconte les souvenirs de son enfance, à l’écart, en tant que seule étudiante juive du quartier. « Je n’étais pas mal traitée. J’étais ignorée. Isolée. Et je ne veux pas que la même chose arrive à mes enfants. »

Ces enfants sont saprément bien choisis. Le plus vieux, joué par Caleb Malis, idolâtre Charles Lindbergh et le dessine en secret. Sous la couette, le soir, à la lumière d’une lampe de poche, il s’applique à reproduire son uniforme et son avion, le Spirit of St. Louis.

Le plus petit, lui, incarné par Azhy Robertson, découvre la vie, les mauvais coups et les filles grâce à un copain de classe plus « déniaisé ». Et il touche par sa justesse quand il se glisse dans son siège de cinéma, terrifié par les images d’une Pologne envahie par les Allemands, ou qu’il prend soin de sa collection de philatélie. Plusieurs reconnaîtront son visage grave et curieux pour l’avoir vu dans le Marriage Story de Noah Baumbach.

Il y a aussi leur cousin frondeur, rendu par un solide Anthony Boyle, qui décide de se faire justice. Mais le bonheur de la vengeance est de courte durée. Plutôt que de batailler seul, il s’enrôle dans l’armée canadienne, afin d’être envoyé en Angleterre. « Pour servir le roi et la patrie ? » « Non. Pour tuer des nazis ! »

Et il y a le père, joué par un fougueux Morgan Spector, un homme campé dans ses convictions. Il est convaincu que Roosevelt, « un politicien professionnel, un leader », va gagner contre cet « abruti de pilote avec des opinions ». Il aura tort. Sa façade d’homme fort se mettra à craquer. Et il hurlera en écoutant les nouvelles qui ne cesseront de l’enfoncer dans la tristesse : « Lindbergh, espèce de fils de pute fasciste. Nous sommes Américains ! »

Comme dans le roman, le quartier juif du New Jersey où Philip Roth a grandi sert de décor principal. Plusieurs scènes se passent dans la rue, où les voisins se réunissent pour discuter, débattre. Les hommes fument, les femmes accrochent le linge sur la corde.

La réalisation des trois premiers épisodes a été confiée à Minkie Spiro ; celle des trois suivants, à Thomas Schlamme. L’ingéniosité des plans est à souligner.

Également comme dans le roman, et dans la réalité, la radio occupe une place primordiale. De façon plus usuelle, les titres de journaux que l’on déplie annoncent la progression des événements. La devanture du cinéma où l’on projette des extraits d’actualités du monde aussi : « France surrenders to Germany ! Blitzkrieg unstoppable. »

Certains l’ont peut-être ressenti en visionnant autrefois Mad Men : l’importance de chaque infime détail paie. Et comment ! Si on recrée une époque, on la recrée au complet. Pas de coins ronds tournés.

En ce sens, il faut saluer bien bas la direction artistique menée par Jordan Jacobs. Les petits commerces à l’éclairage poussiéreux, les tapisseries, les affiches qui vantent les « Popsicles », les chandeliers imposants, les nappes en crochet, le défilé impressionnant de voitures d’époque… Ce look étudié sert le propos plutôt que de le noyer de beau. Et il ne donne que plus de force à ces dialogues qui frappent. « Les plus forts mangent des faibles. C’est ainsi que le monde fonctionne », lance par exemple le cousin. « Le monde est à chier », rétorque son ami. « Ouais. Sans blague. »

The Plot Against America

HBO et Crave, lundi, 21 h, à Super Écran en version française, dès le 24 mars, 22 h