Ce que masquent les cosmétiques

<em>Toxic Beauty</em> ne s’intéresse pas qu’aux effets du talc et le lien avec le cancer des ovaires.
Photo: White Pine Pictures Toxic Beauty ne s’intéresse pas qu’aux effets du talc et le lien avec le cancer des ovaires.

Mel Lika a été agente de contre-espionnage aux États-Unis et au service des Nations unies durant des années. Elle a travaillé dans des prisons, auprès de prisonniers de guerre, en Afghanistan, au Qatar ou au Koweït. L’ennemi qu’elle n’a pas vu venir, c’est la poudre pour bébé Johnson & Johnson, dont elle a saupoudré son corps jour après jour durant des années. Comme des milliers de femmes qui ont poursuivi la compagnie Johnson & Johnson, notamment parce que des traces d’amiante ont été découvertes dans sa poudre pour bébé, Mel Lika a développé un cancer des ovaires. Elle en est décédée en 2018. Elle est au cœur du film Toxic Beauty, de Phyllis Ellis, dont la version française sera projetée mardi soir par le Cœur des sciences de l’UQAM, et suivie d’un débat avec des spécialistes.

Toxic Beauty ne s’intéresse pas qu’aux effets du talc et le lien avec le cancer des ovaires. C’est toute l’industrie des cosmétiques, et les milliers de produits chimiques qu’elle utilise, qui est en cause : du plomb que l’on retrouve dans des rouges à lèvres au mercure découvert dans les crèmes pour la peau, en passant par le formaldéhyde qui se cache dans certains shampoings.

Selon l’environnementaliste canadien Rick Smith, interrogé dans le film, « il est difficile d’imaginer un secteur de produits moins réglementé que celui des cosmétiques ». Pourtant, ces produits sont souvent directement appliqués sur la peau ou sur les cheveux, au plus près de notre intimité.

Étudiante en médecine à Boston, Mymy Nguyen utilise quelque 27 produits cosmétiques quotidiennement. Cette jeune femme se teint les cheveux en blond très clair, applique plusieurs couches de rouge à lèvres et s’éclaircit le teint avec des poudres. « Le teint clair, c’est très important, dit-elle, citant les conseils que sa mère lui a donnés. Si tu as le teint clair, les gens t’aimeront davantage »

Sensibilisée aux dangers potentiels des produits cosmétiques, notamment par un professeur de médecine en endocrinologie de la reproduction, Mymy Nguyen se met au défi de n’utiliser que des produits considérés comme sains pour l’organisme. Les taux de phtalate et de parabène enregistrés dans son organisme descendent immédiatement.

Affligée d’une tumeur bénigne au sein alors qu’elle était plus jeune, Mymy Nguyen craint de mettre en jeu sa fertilité à cause de son usage des cosmétiques.

« Un des aspects de mon laboratoire est de voir s’il n’y a pas un lien entre les expositions à des polluants perturbateurs et des problèmes de développement des glandes mammaires et de cancer du sein », dit la toxicologue environnementale Isabelle Plante, qui participera au débat de mardi et qui est également interrogée dans le documentaire. « Ça prend de nombreuses années avant d’accumuler suffisamment de preuves pour démontrer qu’un produit peut être cancérigène ». Les études semblent toutefois indiquer que les risques les plus grands sont encourus lors de certaines périodes, soit lors d’une grossesse, pour le fœtus, et lors de la puberté. Aucun de ces tests ne peut être effectué directement sur les humains. Aussi, les éléments potentiellement toxiques sont tellement nombreux qu’il est difficile d’isoler les effets de chacun d’entre eux.

Au Canada, la réglementation n’oblige les producteurs de cosmétiques à donner la liste des ingrédients de leur produit à Santé Canada que dix jours après leur mise en marché, relève Jennifer Beeman, d’Action cancer du sein du Québec, qui participera également au débat de mardi. Par ailleurs, la composition de ce qui est désigné parmi les ingrédients comme étant des « parfums », des « fragrances », des « arômes » ou des « saveurs » n’est pas détaillée, notamment pour permettre aux compagnies de protéger leurs secrets industriels. Ces brevets sont accordés pour que des parfums comme Chanel no 5, par exemple, ne soient pas copiés par des compétiteurs, explique Isabelle Plante, chercheuse à l'Institut national de la recherche scientifique (INRS).

« La loi canadienne sur la protection de l’environnement est complètement désuète », ajoute Jennifer Beeman. « Et les lobbies qui s’opposent à sa réforme sont très puissants » Elle ajoute que la documentation disponible au sujet des différents produits cosmétiques est souvent réalisée au sein même de l’industrie, ce qui rend difficile une évaluation plus objective de leur toxicité.

Dans le documentaire Toxic Beauty, on suit le périple de Deane Berg, une femme qui a développé le cancer des ovaires après avoir utilisé du talc de Johnson & Johnson toute sa vie. La compagnie a commencé par lui offrir 800 000 $ pour la dissuader d’aller en cour, puis 1,2 million de dollars. Elle a refusé, parce que son but premier, avec ce recours, était de venir en aide aux autres femmes affligées par le cancer des ovaires.

L’un des arguments de Mme Berg était le fait qu’aucune indication, sur les boîtes, ne mentionnait les risques de l’utilisation du produit. Depuis, on peut simplement lire, sur la boîte de ce qui est toujours désigné comme étant « une poudre pour bébés », cet avertissement : « Garder la poudre loin du visage de bébé, pour éviter l’inhalation qui pourrait causer des problèmes respiratoires », et « Garder hors de la portée des enfants ». Dans la liste des ingrédients, on lit qu’on y trouve du talc, d’origine naturelle, et du parfum. De son côté, la compagnie Johnson & Johnson conteste systématiquement en appel tous les jugements prononcés contre elle. Elle a été considérée en 2019 par le magazine Fortune comme l’une des 20 compagnies les plus admirées dans le monde.