Mirage d’espionnage

Marie-Josée Croze dans Mirage
Crave Marie-Josée Croze dans Mirage

25 décembre 2004. Deux amoureux se trouvent en vacances en Thaïlande. Il sort de l’hôtel ; elle fait une sieste. À son réveil, elle aperçoit par la fenêtre une vague immense qui emporte tout sur son passage. Elle parviendra à se sauver ; il restera introuvable.

Quinze ans plus tard, cette femme, incarnée par Marie-Josée Croze, arrive à Abu Dhabi. Après avoir perdu l’amour de sa vie, elle souhaite la refaire, cette vie. Avec un autre homme, expatrié comme elle. Et son fils, un ado légèrement taciturne qui apprivoise lentement les rouages de la culture locale. Un jour, pourtant, elle tombe sur son ex disparu. À moins qu’il ne s’agisse d’un mirage ?

En six épisodes marqués par une rapidité et un rythme explosifs, la minisérie, intitulée Mirage, donc, fait défiler des scènes de batailles, des séquences de fusillade, des courses de motomarines, des poursuites automobiles, des espions traqués, des caméras de surveillance et des secrets industriels. Aux commandes de la réalisation, on trouve Louis Choquette, qui nous a donné au petit écran, entre autres, Rumeurs, Mirador et 2 frères.

Alors, ces scènes d’action fracassantes, c’était chouette à tourner ? Bien sûr, confirme le cinéaste au bout du fil. Mais ce n’était pas l’unique attrait de la série pour lui.

« Au Québec, nos budgets nous permettent malheureusement de moins en moins de faire ce genre de trucs. Donc, c’était amusant d’avoir des sous. Mais c’est véritablement la profondeur humaine des personnages qui m’intéressait. De découvrir le monde de l’espionnage et des coups de feu à travers le regard de cette femme, c’est un prisme que je trouvais rafraîchissant. »

À la base, c’est dans un autre émirat, soit Dubaï, que la série devait être tournée et l’action, située. Une ville que l’architecte danois Lucas Koolhaas a déjà qualifiée de « la table rase ultime. Celle sur laquelle de nouvelles identités peuvent se construire ». Parfaite, donc, pour raconter l’histoire d’un agent qui choisit de disparaître sans laisser de traces. Et de recommencer tout à zéro, incognito.

Transposé à Abu Dhabi, le thème a été conservé par les scénaristes Bénédicte Charles, Franck Philippon et Olivier Pouponneau. Doublé de la question : jusqu’où irait-on pour sauver ceux que l’on aime ?

« C’est un thème fascinant, observe Louis Choquette. Il y a une grandeur et une noblesse d’âme qui viennent avec le fait de protéger quelqu’un en se sacrifiant soi-même. Mais c’est d’autant plus intéressant ici que tout reste assez ambigu. »

Mirage, sans « Le », navigue en effet entre les possibles explications. Passion ? Manipulation ? Amour ? Arnaque ? Les motivations des protagonistes sont volontairement floues. « Apporter des réponses très claires, ça peut tomber à plat, remarque le réalisateur. Nous traversons tous des périodes où certaines de nos valeurs nous apparaissent plus difficiles à suivre. Personne n’est tout noir ni tout blanc. Nous voulions que cette idée soit présente, sans nécessairement tout nommer dans le dialogue. »

Justement, dans les dialogues, une certaine place est accordée à la description de cette communauté d’expatriés d’Abu Dhabi. « Regardez-moi cette assemblée. Cette soif primale de réussite. C’est un marigot infesté de requins », lance notamment une protagoniste.

Un autre expliquera qu’« ici, il y a encore 50 ans, ce n’était qu’un petit village de pêcheurs. Grâce à l’industrie du pétrole, tout le monde a débarqué en voulant faire fortune. C’est devenu un véritable eldorado. » Impressions du metteur en scène ? « Cet univers d’« expats » est intéressant parce qu’il est lui aussi assez ambigu; 90 % de la population aux Émirats arabes unis vient de l’extérieur du pays. Il y a seulement 10 % de locaux. C’est frappant. »

Mais aussi… « Je ne vous cache pas que c’est aussi par là que passait l’idée d’une bonne coproduction !, s’esclaffe-t-il. Il fallait une histoire qui, naturellement, mettrait en scène des personnages venant de plusieurs pays. Aux Émirats arabes unis, il y avait ce contexte qui semblait très naturel, très réaliste. Qui permettait aux Allemands d’avoir leurs acteurs vedettes allemands, aux Canadiens d’avoir leurs vedettes canadiennes, aux Français d’avoir leurs vedettes françaises… »

Nous étions en plein ramadan, dans le désert, à 43 degrés, dans des conditions très difficiles. J’ai ressenti un respect pour ces gens qui allaient si loin dans leurs convictions.

 

De se montrer « perméable à la réalité du pays » aura de plus permis à l’équipe d’observer des détails et de les intégrer au scénario. Comme ces stationnements remplis de voitures abandonnées par des étrangers qui n’ont pas fait la fortune espérée. Et qui quittent les lieux, laissant tout derrière eux. Leur véhicule en premier.

Nouvelle vague

Le thriller politique serait-il en train de connaître un regain de popularité ? En janvier, Netflix a notamment mis en ligne l’étonnant et prenant Messiah. Une série qui baignait dans un genre similaire — et dont Louis Choquette a visionné quelques épisodes. « J’ai l’impression qu’il y a une tendance, oui. J’avoue que depuis quelque temps, il y a plusieurs projets qui atterrissent sur ma table de travail qui abordent les enjeux sociopolitiques, l’immigration, l’espionnage. »

Surtout que la télé ouvre de plus en plus ses frontières. On mélange plus facilement les langues, on fait davantage appel aux sous-titres. « Il y a des jours où il y avait une quinzaine de nationalités différentes sur le plateau, se souvient-il. La télévision est rendue là. »

Merci Netflix ? En effet, la plateforme numérique « a tranquillement habitué le grand public à ne pas se laisser bloquer par les langues. Ça amène une richesse. »

Parlant de richesse, si Mirage regorge de yachts luxueux, les agents secrets y utilisent de vieux téléphones jetables très basiques.

Pas envie de se perdre dans les détails techniques ? « C’était une position éditoriale ! Plutôt que de se lancer dans des trucs impressionnants à la James Bond, on a été dans la low tech. On voulait vraiment rendre la série accessible à un plus grand public possible. Faire un divertissement qui aurait une dimension familiale. Celle d’une mère qui se préoccupe du bien-être de son enfant, qui est touchée par son désarroi. »

Précisons aussi que l’équipe a « triché un peu » en représentant Abu Dhabi à l’écran. « Il y a là-bas des quartiers très riches qui grouillent moins de vie, dit le réalisateur. Nous avons donc imaginé un lieu que nous nommions “la basse-ville”. Un quartier inventé, plus populaire, plus cacophonique qui n’existe pas vraiment. Qui fait partie de la fiction. »

Et les scènes qui s’y déroulent ont, en fait, été tournées au Maroc. « Nous étions en plein ramadan, dans le désert, à 43 degrés, dans des conditions très difficiles. J’ai ressenti un respect pour ces gens qui allaient si loin dans leurs convictions, confie-t-il. Vraiment humblement, je ne connaissais pas les pays musulmans. Le Maroc, c’était mon premier. »

Avec Mirage, souhaite-t-il briser certaines idées reçues ? « Il y a plein de nuances. Nous voulions montrer les différences culturelles, les règles sociofamiliales impossibles à transgresser, la tradition, le lien aux racines à travers la nouvelle modernité. Donner aux gens l’envie de creuser, de s’informer. De faire les premiers pas pour connaître l’autre. »

Mirage sera diffusé sur les ondes de Super Écran dès dimanche à 20 h. Les six épisodes seront mis en ligne sur Crave dimanche.