Le passé dans nos oreilles

Charles Beauchesne, Caroline Morin, Laurent Turcot, créateurs de séries audio sur l’histoire
Marie-France Coallier Le Devoir Charles Beauchesne, Caroline Morin, Laurent Turcot, créateurs de séries audio sur l’histoire

Si l’Histoire éclaire le présent, elle se conjugue aussi souvent dans le format du futur, le balado. Que les productions soient plus classiques, humoristiques ou destinées à un public jeunesse, notre passé intéresse les créateurs audio d’ici. Discussion.

«On prend à revers l’idée que l’histoire, ça n’intéresse pas le monde », lance Laurent Turcot. Avec ce « on », l’habile communicateur derrière le balado L’histoire nous le dira inclut deux autres de ses collègues créateurs de séries audio sur l’histoire, l’humoriste Charles Beauchesne ainsi que Caroline Morin, de Radio-Canada.

Autour de la table, chacun connaît le travail de l’autre, malgré leurs propositions distinctes autour du même thème, qui s’avère aussi être une de leurs passions respectives. « L’histoire avec un grand H, quand elle est bien racontée par de petites histoires, ça marche, explique Caroline Morin. C’est à la fois du contenu informatif et de divertissement, et on a trois façons de le faire ici. »

La recherchiste chevronnée de Radio-Canada travaille pour l’émission Aujourd’hui l’histoire, animée par Jacques Beauchamp — et qui est la plus téléchargée de toute la programmation. Morin est aussi est derrière le concept du nouveau balado du diffuseur public, L’incroyable histoire, porté par l’historienne Evelyne Ferron et destiné aux 8 à 12 ans.

« Les bibliothèques sont remplies de documents extrêmement précis, mais l’histoire, il faut que tu la racontes », lance Laurent Turcot. Auteur et professeur d’histoire à l’Université du Québec à Trois-Rivières, il mène de front des capsules vidéo et audio de L’histoire nous le dira.

Son approche très classique, dense mais racontée comme le ferait un professeur passionné, tranche avec celle de Charles Beauchesne, qui se sert du levier de l’humour pour raconter Les pires moments de l’histoire. Les deux saisons du balado produit par Urbania et diffusé par Radio-Canada ont obtenu un vif succès dans les derniers mois, la série se hissant parmi les contenus francophones les plus écoutés sur les plateformes de balados.

L’humoriste joue avec les tons de voix, multiplie les parenthèses et autres « détails dark ». Dans un épisode, Beauchesne présente son travail comme « le podcast où on s’attarde aux détails les plus sinistres de notre grande aventure en tant que race humaine, question de se rappeler que tout a toujours été de la bouette depuis les hommes des cavernes ».

Le ton est donné ! « Il faut rendre la matière sexy [et se battre contre] cette espèce de vision de l’histoire comme une matière poussiéreuse, de vieux professeurs, de dates, de fucking dates ! lance Beauchesne, aussi intense en entrevue que dans son balado. C’est de rappeler aux gens que ceux dont on parle, ce sont les mêmes humains avec les mêmes problèmes, les mêmes défauts, les mêmes trous de cul. »

Voie de contournement

Beauchesne avait songé à créer Les pires moments de l’histoire — qui propose notamment un palmarès hilarant des pires papes — en capsule vidéo, mais a plutôt opté pour le son, plus en phase avec ce qu’il aime créer. Et c’est aussi, dit-il, un média porteur pour les nouvelles générations et aussi difficile à vendre à des producteurs télé, par exemple.

« C’est pas l’histoire le problème, c’est que ça ne leur est pas présenté sur aucun des canaux qu’ils consomment. Et le podcast, ça vient faire ça, ça vient entrer dans la vie des gens un peu plus jeunes qui n’écoutent pas nécessairement Radio-Canada, qui n’ont pas la télé. » Aux yeux de Laurent Turcot, il y a eu depuis une vingtaine d’années un recul de la place de l’histoire dans l’espace public et médiatique.

« Les historiens se sont beaucoup enfermés dans leur domaine d’étude, note-t-il. Ce qui fait que les sciences politiques ou les sociologues ont pris les devants de la scène. Et finalement, il n’y a pas de place pour les historiens. »

Le professeur voit donc dans l’apparition de balados d’histoire « une voie de contournement prise par une autre garde, qui s’en vient ».

Caroline Morin, qui a les mains dans la matière à temps plein, estime que l’histoire vient étancher « un grand besoin de vérité et un besoin de savoir ce qui s’est passé pour comprendre le monde actuel ».

Enrober et résumer

Les productions sonores sur l’histoire créées par nos trois invités ont en commun d’offrir un peu ou beaucoup de crémage sur la matière. L’utilisation d’apartés, de bips lors des mots-clés, de bruitages ou d’archives aide à faire passer la pilule de récits parfois complexes.

« Pour les enfants, c’est important de divertir, je pense », explique Caroline Morin. Pour L’incroyable histoire, l’équipe a notamment invité des enfants pour qu’ils réagissent aux propos déjà pétillants d’Evelyne Ferron. Réactions qui ont été intégrées au montage.

« Et avec eux, ça marche à tout coup. Sans surcharger le balado, il y a cet élément où ils se reconnaissent, il y a une identification, un côté ludique aussi, et qui ponctue le récit. »

Pour Laurent Turcot, l’enrobage sonore est beaucoup dicté par la voix, la gravité de ton ou les intonations. Infléchir pour faire réfléchir, quoi.

Mais jusqu’où aller dans le divertissement sans qu’il entre en conflit avec le contenu historique ? « Il n’y a pas de conflit d’intérêts entre le divertissement et la matière, tranche Beauchesne. Dans mon approche, j’essaie de ne pas insérer des gags dans l’histoire, je laisse l’histoire être drôle à ma place. »

Il y a aussi le danger de tourner les coins ronds en résumant un épisode de l’histoire en quelques minutes. D’expérience, Caroline Morin estime qu’il faut découper la matière « en tranches minces », alors que Charles Beauchesne croit que ce sont là des sacrifices faciles à faire « quand t’as une bonne idée de ton point A et de ton point B. De ta thèse ».

Laurent Turcot lève les épaules en se pointant. « Tsé, c’est pareil quand tu donnes un cours d’histoire. Moi, je donne Europe moderne XVIe-XVIIIe siècles, et j’ai 45 heures. Tu fais des choix ! Mais c’est comme un vêtement, il y a un fil qui dépasse, tu tires dessus et tout se défait. En tant qu’historien, tu dois trouver ce fil-là, mais il faut aussi que tu connaisses tout le chandail avant. »

Chose certaine, le fil audio de l’histoire semble de plus en plus confortable pour les créateurs de contenus, et la réponse de leurs publics respectifs les encourage à continuer.

« L’idée de L’incroyablehistoire, par exemple, c’est que ça puisse créer de nouvelles vocations et de nouveaux intérêts, résume Caroline Morin. Pour que les jeunes aillent consommer les autres balados d’histoire, aillent lire là-dessus. Et surtout qu’ils se disent que l’histoire, c’est pas plate, tout simplement. »

 

D’autres balados

Laurent Turcot propose deux productions françaises : Passion médiévistes et Storiavoce (une radio Web qui se décline en balado). Caroline Morin suggère pour les jeunes la production originale de France Inter Les odyssées. Le balado est destiné aux 7 à 12 ans. Charles Beauchesne est quant à lui un habitué de Dan Carlin’s Hardcore History, qui offre de très longs épisodes — souvent de plus de quatre heures — sur un même sujet.