«I Am Not Okay with This»: journal d'une ado dérangée

Depuis quelque temps, Sydney a remarqué  que ses élans de colère provoquaient d’étranges phénomènes. En fait,  elle possède des dons  de télékinésie, qu’elle ne contrôle pas tout à fait  et qui ont  des effets parfois explosifs.
Netflix Depuis quelque temps, Sydney a remarqué que ses élans de colère provoquaient d’étranges phénomènes. En fait, elle possède des dons de télékinésie, qu’elle ne contrôle pas tout à fait et qui ont des effets parfois explosifs.

Extérieur nuit. Une jeune rouquine hagarde, la robe maculée de sang, court à perdre haleine au milieu de la rue. Non, il ne s’agit pas de Carrie, mais plutôt de Sydney. « Cher journal… fuck you ! » l’entend-on crier en voix hors champ pendant qu’elle poursuit sa course. Que s’est-il donc passé au bal pour qu’elle soit dans un tel état ? Ça, vous ne le saurez qu’à l’avant-dernier des huit épisodes de la nouvelle série Netflix I Am Not Okay with This.

Afin de promouvoir cette série à l’humour noir et aux accents de désespoir, la plateforme numérique annonce fièrement que l’on trouve à son générique les producteurs de Stranger Things et le réalisateur de La fin du put**n de monde (The End of the F***ing World). Avouez que c’est tentant pour quiconque a gardé son cœur d’adolescent.

Bien qu’I Am Not Okay with This présente quelques éléments fantastiques, c’est davantage de la série britannique relatant la cavale d’un aspirant tueur en série et de sa copine sociopathe, James et Alyssa, que de l’univers des frères Duffer que cette réalisation de Jonathan Entwistle se rapproche. Il est vrai que Sydney provient du même univers tordu que James et Alyssa, celui du bédéiste américain Charles Forsman.

Outre les albums The End of the Fucking World (maison d’édition L’employé du moi, 2013) et I Am Not Okay with This (Pauvre Sydney !, L’employé du moi, 2018), on doit à Forsman la bédé Slasher (L’mployé du moi, 2019), où il raconte les tribulations d’une jeune femme aux goûts morbides qui en pince pour un jeune homme retenu prisonnier dans sa chambre par sa mère souffrant de problèmes psychiatriques. On rêve déjà d’une adaptation en film ou en série…

Si vous voyez la vie à travers des lentilles roses, l’univers de Forsman n’est peut-être pas pour vous. Si vous avez tendance à voir tout en noir, vous y trouverez sans doute un certain réconfort puisque derrière le pessimisme lucide émanant des personnages se devine une grande tendresse pour les âmes en peine et les êtres écorchés.

Dans mon corps de jeune fille

À l’instar de James et Alyssa, Sydney, 15 ans, se sent mal dans sa peau et ne supporte guère le monde autour d’elle. Orpheline d’un vétéran de la guerre d’Irak suicidé, fille d’une serveuse travaillant 60 heures par semaine pour joindre les deux bouts, aînée d’un petit futé peu populaire à l’école, l’adolescente ne se reconnaît plus elle-même. Outre les boutons d’acné qu’elle a sur les cuisses — et qu’elle n’a aucun plaisir à faire éclater ! —, Sydney constate des changements chez elle qui ne seraient pas qu’hormonaux.

Suivant les conseils d’une bienveillante conseillère pédagogique, Sydney rédige sans enthousiasme son journal personnel. Elle y confie la jalousie qu’elle éprouve à l’égard de l’amoureux de sa meilleure amie Dina, Brad, un footballeur égoïste et macho. Elle y parle de Stanley, son excentrique voisin avec qui elle fume des pétards et vit ses premières expériences sexuelles, mais dont elle n’est pas amoureuse.

Surtout, elle y exprime sa crainte de perdre la tête comme son père puisque depuis quelque temps, elle a remarqué que ses élans de colère provoquaient d’étranges phénomènes. En fait, Sydney possède des dons de télékinésie. Sauf qu’à l’opposé de l’héroïne de Stephen King, elle ne contrôle pas tout à fait ce pouvoir aux effets parfois explosifs. Sans parler d’une entité sombre qui semble la suivre pas à pas.

Se comportant par moments de manière abjecte avec ses proches, notamment avec sa mère, la paranoïaque et narcissique Sydney s’avère malgré tout attachante. Dans ce rôle ingrat, Sophia Lillis, qui incarnait les personnages en version ado de Jessica Chastain et d’Amy Adams respectivement dans Ça et Sharp Objects, est parfaite tous points. À ses côtés, Wyatt Oleff, également vu dans Ça, campe un irrésistible Stanley.

Bientôt, on se prend d’affection pour le tandem que forment Sydney et Stanley. De la même manière qu’on a craqué pour le couple dépareillé de La fin du put**n de monde. D’ailleurs, il y a tant de points communs entre ces deux séries — ados paumés, parents dépassés, dialogues lapidaires, flash-back frénétiques et utilisation abusive de tubes pop, rock et alternatif — que c’en est à la fois réjouissant et agaçant. Aurait-il fallu un autre réalisateur qu’Entwistle pour illustrer les tourments de Sydney ? Que nenni !

Cœur et trio

Alors que la bédé originale, qui évoque un croisement entre les Peanuts de Schultz et les Nombrils de Delaf et Dubuc, se décline modestement en noir et blanc, I Am Not Okay with This emprunte de manière décomplexée aux codes des films d’ados et au cinéma d’horreur. Outre les références à Carrie, une scène de détention au gymnase n’est pas sans rappeler le Breakfast Club de John Hughes. Un peu plus et on nous balançait quelques mesures de Don’t You Forget About Me de Simple Minds.

S’il fallait d’ailleurs émettre un bémol, ce serait cette fâcheuse tendance qu’a Jonathan Entwistle de traduire chaque émotion des personnages en chanson. Il faut croire que la franchise Twilight continue de faire des ravages…

Enfin, Netflix n’ayant pas voulu rendre disponible le dernier épisode de la série sur son site de presse, nous ne savions pas, au moment où ces lignes étaient écrites, si Entwistle irait aussi loin que Forsman dans sa démonstration de la détresse psychologique. Chaque épisode réservant une surprise de taille, la finale a intérêt à être mémorable.

 

I Am Not Okay with This

Netflix, dès mercredi