«Gentefied»: histoires de gens et d’embourgeoisement

Au centre du récit: un grand-père, fier Mexicain et veuf au grand cœur, qui tient sa «taquería». Devant la hausse de loyer faramineuse à laquelle il est soudain confronté, devra-t-il fermer son restaurant familial?
Photo: Kevin Estrada Netflix Au centre du récit: un grand-père, fier Mexicain et veuf au grand cœur, qui tient sa «taquería». Devant la hausse de loyer faramineuse à laquelle il est soudain confronté, devra-t-il fermer son restaurant familial?

Gentefication, c’est la contraction du mot « gente », gens en espagnol, et « gentrification ». Un mot-valise qui désigne les jeunes professionnels latino-américains, souvent immigrants de deuxième, voire de troisième génération, qui reviennent dans les quartiers populaires de leur enfance munis de sous, et de nouveaux standards. Le terme aurait été popularisé par Guillermo Uribe, un natif de Boyle Heights. Dans ce quartier de Los Angeles dont la population est composée à 95 % de personnes latino-américaines, ces dernières années, des bars à karaoké, des galeries et des restos branchés ont commencé à pousser.

Depuis, des groupes militants, tels Defend Boyle Heights, s’emploient à préserver l’authenticité des lieux et à protéger les citoyens moins aisés. Les manifestations se multiplient. Tellement qu’en deux ans, deux séries ont abordé le phénomène. D’abord Vida, sur Starz. Désormais, Gentefied, sur Netflix.

Adaptée d’une websérie et coproduite par America Ferrera (connue également sous le nom de Ugly Betty), cette comédie dramatique dresse le portrait, en dix sympathiques épisodes, de la situation. Tout en posant la capitale question : « Y a-t-il une bonne façon d’investir un quartier populaire ? » Réponse : Oufffff !

Au centre du récit : un grand-père, fier Mexicain et veuf au grand cœur, qui tient sa taquería. Autour de lui, ses trois petits-enfants. Un aspirant chef qui rêve de Paris. Une artiste queer qui peint des murales. Et un futur papa qui n’a jamais quitté le barrio, qui trouve révoltant que ses proches souhaitent le faire. Révoltante surtout est la hausse de loyer faramineuse à laquelle le grand-père est soudain confronté. Fermer son restaurant familial ? Ce serait mettre une croix sur le boulot qu’il a abattu depuis qu’il est arrivé aux États-Unis. Sur tous ses rêves.

Souffler le chaud et le froid

Les premiers épisodes, bien que charmants, n’ont pas la profondeur qui apparaît dans les suivants. Au début, la critique est plus polie. Les personnages plus uniformes. Vêtu de son uniforme, justement, le grand-père nous est présenté comme un homme dépassé par les événements. Son petit-fils, aspirant chef qui travaille, lui, dans une institution triplement étoilée Michelin, comme un snob irrécupérable qui trippe sur le fromage gouda, les mignardises et Paul Bocuse (un peu facile). Ses collègues de cuisine, tous latinos, le surnomment même « patate ». Hum ? « Brun dehors, blanc dedans. » L’insulte ne semble pas l’affecter. Jusqu’à ce qu’il convie ses comparses à « tester son degré de “mexicanité” ». Parmi ses défis : « nommer trois telenovelasmettant en vedette Thalia. » Quand il réussit à gagner le respect de la bande, la série s’enclenche.

Le dialogue est bilingue. Les plus jeunes discutent en anglais, ponctuant leurs phrases de hombre, claro que si. L’attachant grand-papa, incarné avec tendresse par le comédien mexicain Joaquín Cosio, ne s’exprime qu’en espagnol. La série, elle, parle de sujets variés. Dont la peur de devenir parent. L’importance de la loyauté. Les failles immenses que l’embourgeoisement créée dans une communauté.

En visionnant les épisodes, le téléspectateur montréalais pensera peut-être à ce qui s’est passé dans le Mile-End. À ce qui se passe tristement désormais dans Parc-Ex. À Verdun. On ferme le Déli Donut ; on ouvre des places de brunch où l’on sert des plats hors de prix pour lesquels des gens font la file même par -24 degrés (mystère de l’Univers). Évidemment, ces gens qui font la queue pour des œufs ne sont pas les mêmes qui allaient discuter audit déli beigne. Ceux-là n’ont plus d’endroit où se réunir. Les autres ? Entre ce nouveau local branchouillard et cet autre qui surenchérit, ils ne font même pas la différence, ou si peu. Une boisson chaude au lait d’amandes 0 % pour 7,75 $ ? Pas de problème.

Photo: Kevin Estrada Netflix Depuis le début de la gentrification, des groupes militants, tels Defend Boyle Heights, s’emploient à préserver l’authenticité des lieux et à protéger les citoyens moins aisés. Et les manifestations se multiplient.

Sauf que, problème il y a. Surtout que, comme le montre bien l’émission, à Los Angeles, la question de l’embourgeoisement se trouve doublée de celle de l’immigration. Et de la menace perpétuelle qui plane sur les personnes sans papiers. Le spectre de la U.S. States Immigration and Customs Enforcement, dite ICE, cette agence de police douanière et de contrôle des frontières créée par George W. Bush en 2003, plane toujours sur certains protagonistes de la série. Les couturières dans les usines de textile, notamment.

À l’inverse de ces thématiques sombres, la direction photo de Gentefied privilégie les couleurs chaudes, parfois pastel. Les lieux ensoleillés. La majorité de la série se passe d’ailleurs dehors, lorsqu’on n’est pas en cuisine. Et dans un L.A. qu’on ne voit pas habituellement. Un plan montre une femme marchant devant les commerces de Boyle Heights. Certains locaux, fermés, sont couverts de pancartes « À louer », d’autres, d’un panneau annonçant fièrement l’ouverture imminente d’une bijouterie artisanale. Il y a aussi une pâtisserie pour personnes aisées (« bougie », pour bourgeois, disent les personnages). Dans la vitrine, des macarons, des éclairs et des tartelettes au citron hors de prix. Encore une fois, on pense à ce qui se passe à Montréal. Excusez-moi, monsieur âgé habitant ce quartier depuis 1948 et habitué de manger son beigne Boston depuis des années, je cherche la boutique chic de « cronuts » à 12 $ la pièce. Tristesse.

Porte ouverte à la réflexion

Certes, le ton est parfois gentillet. Quelques situations dessinées à gros traits. Et certains dialogues plutôt simples, voire simplets : « Nous sommes pauvres, mais nous avons de grands rêves », par exemple. D’autres, par contre, fonctionnent : « Auriez-vous un logement abordable pour une famille qui n’est pas faite en fric ? »

Un autre petit bémol : les personnages de patrons, de propriétaires, de galeristes et d’autres protagonistes sans cœur manquent malheureusement de finesse. Des êtres despotiques le deviennent d’autant plus lorsqu’ils sont écrits et joués de façon subtile. Le chef étoilé Michelin, par exemple, doté d’un accent britannique et de répliques caricaturales, porte à rigoler plutôt qu’à se révolter. Le patron d’usine, gros ours bourru qui empêche ses employées d’aller à la salle de bain, consigne à laquelle doivent réellement se soumettre des travailleuses, aurait également gagné à être plus nuancé.

C’est effectivement dans la nuance que la production créée par Linda Yvette Chávez et Marvin Lemus, tous deux mexicano-américains, fonctionne. Notamment, lorsqu’elle souligne avec doigté la tension qui existe entre l’ascension personnelle et la réussite de sa communauté. « Sauver sa propre famille ou sauver son quartier ? », telle est la question. C’est également avec intelligence que l’on traite du combat perpétuel entre tradition et innovation. Faut-il s’adapter, et jusqu’où ? se demandent les employés de la taquería, soucieux d’attirer de nouveaux clients sans pour autant bousculer les fidèles. (« Vous avez mis du curry… dans un taco ? ! » s’époumone un loyal consommateur avant de quitter les lieux en furie.)

Porté par la musique d’artistes tels Xenia Rubines et Ixya Herrera, Gentefied s’intéresse en outre au respect des racines. Un épisode met en scène un groupe de mariachis, fatigués de jouer pour des jeunes blasés, le nez collé sur leur téléphone, qui ne leur laissent aucun pourboire. « Ces putains de hipsters n’apprécient pas les classiques. Ils préfèrent flamber leurs sous en mimosas », s’énerve un musicien. Finalement, la bande s’entend pour changer son répertoire et « interpréter cette chanson conne de mousquetaires ». Quand ils entendent les premières notes du tube kitsch I Swear d’All-4-One, soudain, les clients arrêtent de placoter et sortent leur portefeuille. Les artistes sont déchirés : ont-ils réussi, ou plutôt vendu leur âme à la bourgeoisie ?

La série ne donne pas de réponse tranchée. Elle préfère laisser la porte ouverte à la réflexion, à l’image de cette scène sereine dans laquelle le grand-père se rend au marché pour un rencard. « Le changement, c’est bien, lui dit sa flamme. Mais il faut y aller doucement. C’est comme lorsqu’on souhaite s’acheter une chemise neuve. »

Gentefied

Netflix, dès le 21 février