La bonne pièce au bon moment

Une scène du film «Jouliks» de Mariloup Wolfe
Photo: Les Films Vision 4 Une scène du film «Jouliks» de Mariloup Wolfe

La musique est souvent une source d’inspiration pour les créateurs d’émissions de télé ou de films. Mais son intégration ou sa simple présence dans les oeuvres se fait parfois contre vents et marées, alors que le temps, le budget et les façons de faire peuvent être des épines aux pieds à la fois pour les compositeurs de musique à l’image et pour les producteurs.

Pendant les dernières secondes de la deuxième saison de la populaire émission District 31, l’auteur Luc Dionne s’est permis un clin d’œil à Quentin Tarantino en clôturant l’épisode avec la pièce The Way, lancée en 1998 par le groupe texan Fastball. Résultat : le morceau a happé les téléspectateurs au point qu’il s’est retrouvé, 20 ans plus tard, parmi les plus vendus du Canada cette semaine-là.

« Tout le monde a parlé de la toune », raconte Luc Dionne, qui était invité jeudi dernier à une rencontre organisée à Montréal par l’Association des professionnels de l’édition musicale et par l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision.

La bonne pièce au bon moment peut donc non seulement porter une œuvre télévisuelle ou cinématographique, mais aussi profiter à l’auteur du morceau. « En télé, au Québec, on voit toujours un effet quand une chanson de nos artistes est utilisée, surtout quand elle ponctue la fin d’un épisode un peu émotif », résume Roseline Rousseau-Gagnon, coordonnatrice aux licences et éditions à la maison de disques Dare To Care (Cœur de pirate, Les Sœurs Boulay, Bernard Adamus).

L’après-midi de discussion, qui se tenait au Ministère, boulevard Saint-Laurent, se déroulait entre éditeurs et créateurs sur le thème « Quand la musique rencontre l’image… de l’intention à la production ». Un panel s’attardait davantage à la télévision et regroupait certains créateurs de Blue Moon et de District 31, tandis que le second s’attardait à la musique de Jean-Phi Goncalves pour le film Jouliks, réalisé par Mariloup Wolfe.

L’intention, justement, s’est révélée essentielle pour les scénaristes et réalisateurs. « Ça dépend jusqu’à quel point les producteurs avec qui tu travailles sont mélomanes », note Luc Dionne. Ce sont eux qui doivent jongler avec les différents ingrédients d’une œuvre, dont le budget. C’est vrai pour District 31, comme c’était vrai en 1996 avec Omertà, note-t-il.

Pour cette série policière, « on avait demandé à Michel Cusson c’était quoi pour lui, et [il a répondu] Miles Davis. Bon, ça prend un band qui peut jouer ça, et tu sais que la musique va te coûter cher. Mais on y croyait et on trouvait ça important », explique Luc Dionne.

Ce dernier précise que cette musique l’a habité lors de la création même de la série, devenue culte au Québec. Dionne a même envoyé un message aux éditeurs ou aux artistes dans la salle : « Ne vous gênez jamais d’envoyer de la musique à des réalisateurs et à des auteurs, ça part de là. L’ambiance du frigidaire qui roule dans ma maison, ça ne m’aide pas beaucoup. »

Le choc de la réalité

Après, il y a le choc de la réalité. La comédienne et réalisatrice Mariloup Wolfe l’a vécu avec son film Jouliks. D’un côté, elle a en haute estime le rôle de la musique « pour ouvrir les valves du spectateur », mais elle concède que les façons de faire relèguent très souvent la production musicale à la toute fin du processus… quand les goussets sont presque vides.

« On n’attribue peut-être pas suffisamment d’argent [à la musique] dans le budget. On fait des choix, une grue ou des effets spéciaux, alors que je ne sais même pas ce que je vais mettre comme musique. Je reporte le problème, c’est vrai. »

Sa productrice Annie Blais ajoute que dans la création de l’œuvre, les dilemmes peuvent être difficiles. Veut-on une journée de tournage de plus ou met-on l’accent sur la musique ? « Et la postproduction, c’est le bout de la chaîne, c’est là où ça souffre. »

C’est encore pire en télé qu’au cinéma, note Rafaël Ouellet, qui a réalisé le film Camion, mais aussi des séries comme Blue Moon et Cheval Serpent. « Quand le mix est fait, tu t’en vas en ondes deux semaines plus tard », note-t-il. Ce qui met entre autres un stress sur le processus de libération de droits pour des chansons que l’on voudrait insérer dans un épisode.

Ce sujet a d’ailleurs divisé la salle, alors que certains éditeurs ont plutôt estimé qu’il pouvait être très rapide, sauf exception, d’obtenir l’accord d’un artiste pour l’utilisation d’un de ses morceaux. Mariloup Wolfe a toutefois souligné qu’il en coûtait parfois bien plus cher de choisir un titre québécois qu’une pièce américaine, par exemple.

Tournage et montage

De façon très pragmatique, il arrive aussi que les conditions de tournage influent sur la présence de musiques prévues dans le scénario. « Il y a une intention de départ, mais après, il faut passer le flambeau au réalisateur, note Luc Dionne. Et lui s’ajuste à ce qu’il voit. C’est facile de dire que le personnage descend 32 marches pendant que joue le 2e Concerto de Rachmaninov, mais s’il n’y a pas d’escalier dans la maison [où on tourne], finalement t’as l’air fou ! »

Il y a aussi le montage, que tous ont décrit comme une étape critique dans les choix musicaux d’une œuvre, qu’elle soit pour la télé ou le cinéma. « La première proposition musicale passe par les idées du monteur », note Mariloup Wolfe. Parce qu’en attendant de choisir ou de faire composer la musique finale, le monteur se fait une piste guide qui va finir par être intégrée dans l’esprit de tous ceux qui y travaillent.

Le compositeur Patrick Lavoie, qui a travaillé sur Blue Moon et les films Henri Henri et Tout est parfait, le confirme. « Des fois, je compose des thèmes avant, à partir du scénario. Sinon, on est directement à l’image 95 % du temps, avec le jeu des comédiens, et on est pognés avec la maudite track guide. T’essaies de ne pas faire trop différent, tu dois naviguer avec le montage qui est déjà approuvé, tout en faisant quelque chose d’original. » Une partition bien complexe, quoi.

Et puis, plus bêtement, la discussion entre un compositeur et un réalisateur au sujet de la musique peut être ardue. Parce que trouver les bons mots ou les bonnes images pour parler de musique, c’est souvent difficile, raconte Mariloup Wolfe. « C’est tellement abstrait et subjectif, j’utilise mes références à moi. »

Dans le cas de Jouliks, le musicien Jean-Phi Goncalves l’a « cuisinée », puis est parti « cogiter longtemps pour [lui] proposer une direction avec des types d’instruments ».