Changer les mentalités par la télé

En cinq partie narrées par ces cinq figures marquantes du mouvement LGBTQ+ que sont Margaret Cho (photo), Lena Waithe, Janet Mock, Neil Patrick Harris et Asia Kate Dillon, «Visible: Out on Television» retrace l’évolution de la représentation des personnages homosexuels, bisexuels, transgenres et non binaires au petit écran.
Photo: Apple TV + En cinq partie narrées par ces cinq figures marquantes du mouvement LGBTQ+ que sont Margaret Cho (photo), Lena Waithe, Janet Mock, Neil Patrick Harris et Asia Kate Dillon, «Visible: Out on Television» retrace l’évolution de la représentation des personnages homosexuels, bisexuels, transgenres et non binaires au petit écran.

C’était le 30 avril 1997. Quarante-deux millions de personnes étaient rivées à leur petit écran. La chaîne ABC présentait un épisode de Ellen. Un épisode mythique, celui où l’humoriste murmurait être gaie (accidentellement, dans un micro ouvert). Celui où elle avait pour artistes invités k.d. lang, Melissa Etheridge, Laura Dern, Oprah. Celui qui a tout changé. Et qui est décortiqué dans Visible : Out on Television.

Cette nouvelle série documentaire d’Apple TV+ montre l’évolution des personnages LGBTQ+. De l’invisibilité à la caricature, du cliché au respect et à la complexité, passant du second plan au premier. Cinq épisodes composent l’ensemble, dont le dernier, intitulé « La nouvelle garde », est narré par l’une de ses représentantes, Lena Waithe. Car la scénariste qui a raconté son coming out dans Master of None est une enfant du petit écran. « J’ai deux parents, confie-t-elle à la caméra. Ma mère. Et la télévision. » Mais cette dernière n’a pas toujours été le reflet d’une ouverture à l’égard de sa communauté.

Cette série est une lettre d’amour au pouvoir de la télévision. Un hommage à tous ceux, qu’ils soient hétéros, alliés ou LGBTQ+ eux-mêmes, qui ont pris le risque de parler des enjeux de la communauté. Que ce soit par le journalisme, la fiction ou la téléréalité.

Avec honnêteté, authenticité, et un peu trop de musique de violons sirup… inspirants, Visible met aussi en lumière les filons narratifs usés, lassants qui ont mis du temps à s’étoffer. À savoir : « La femme lesbienne qui tue, l’homme gai qui se suicide, le protagoniste trans qui consomme des drogues dures. » Comme l’a rappelé en janvier la productrice de Visible, Wanda Sykes, lors de la présentation de la série au Winter Press Tour, à Pasadena, auquel Le Devoir a pris part : « Il y avait autrefois une émission qui s’appelait Police Woman. Elle était remplie de lesbiennes meurtrières. Non seulement elles trucidaient des gens ; elles éliminaient des personnes âgées dans une maison pour retraités. »

Mais si Visible s’intéresse beaucoup aux enjeux LGBTQ+ en fiction, on y trouve également moult extraits de journaux télévisés. Le vétéran de CNN Anderson Cooper fait partie des intervenants. Son collège Don Lemon et sa consœur Rachel Maddow aussi. Et elle y dit : « Quand le public nous voit à la télévision, il comprend que nous faisons partie de ce pays, de cette culture, de cette nation. Une nation qui compte aussi dans ses rangs une lesbienne aux cheveux courts à l’air un peu masculin qui se pointe tous les soirs à 21 h sur les ondes de MSNBC. »

 
Photo: Apple TV + Janet Mock dans «Visible: Out on Television»

Le refuge de la fiction

« Cette série est une lettre d’amour au pouvoir de la télévision, rappelle le réalisateur Wilson Cruz. Un hommage à tous ceux, qu’ils soient hétéros, alliés ou LGBTQ+ eux-mêmes, qui ont pris le risque de parler des enjeux de la communauté. Que ce soit par le journalisme, la fiction ou la téléréalité. »

Justement, question téléréalité, on peut entendre le témoignage de Tim Gunn. Avec force émotions, le mentor de la compétition de mode télévisée Project Runway raconte la violence de son père, qui ne supportait pas de le voir jouer aux poupées. Le refuge que constituait la fiction.

Sur un ton plus léger, le patineur artistique olympique (et participant à Dancing with the Stars) Adam Rippon déclare son amour pour le classique jeunesse Sesame Street. Et, plus particulièrement, pour les personnages d’Ernie et de Bert, « ces deux gars qui vivaient ensemble sous le même toit sans que personne y trouve à redire ».

 
Photo: Apple TV + Neil Patrick Harris dans «Visible: Out on Television»

Comme le démontre Visible, au fil des années, d’autres tangentes scénaristiques ont joué de frilosité. Tel le roman-savon Dynasty, dans lequel on trouvait Steven Carrington, l’un des premiers héros gais de la télévision américaine, qui finissait par « changer » et épouser une femme. Du côté des protagonistes qui ont tout changé, eux, on salue Omar Little, personnage culte de The Wire, « un des premiers hommes noirs homosexuels dépeint dans toute sa complexité », interprété par Michael K. Williams. Car, comme l’observe la productrice Wanda Sykes, « si la représentation des personnes LGBTQ+ de couleur a mis tant de temps à arriver, c’est qu’elle a suivi la représentation des personnes de couleur en général. Ce n’est que récemment que nous voyons un portrait plus juste et complet de notre culture, de notre pays. »

À ce sujet, l’effet positif qu’a eu la présence de George Takei dans Star Trek, dans la peau de Sulu, est notable. « Les seuls autres Asiatiques que je voyais au petit écran faisaient tous du kung-fu », remarque l’humoriste Margaret Cho.

Stimuler l’acceptation

Là où Visible réussit surtout son coup, c’est dans sa capacité à faire comprendre que le fait de se voir à la télévision stimule l’acceptation. Une idée parfaitement illustrée par l’un des finalistes les plus renommés d’American Idol, Adam Lambert. « J’ai toujours pensé qu’il n’y avait pas de place pour quelqu’un comme moi. Que j’étais trop bizarre ! Et probablement trop gai. » « Trop gai », c’est tristement ce que certains ont reproché au chanteur après sa performance aux American Music Awards, en 2009. Quand il a embrassé son bassiste dans le feu de l’action. Un feu roulant de critiques a suivi. Son passage à Good Morning America, prévu pour le lendemain, a été annulé. Dans une émission du matin de substitution, il a été sommé de répondre à la question : « Maintenant que vous avez eu le temps de penser aux enfants, allez-vous vous excuser auprès d’eux ? »

 
Photo: Apple TV + Asia Kate Dillon dans «Visible: Out on Television»

Encore aujourd’hui, Adam Lambert semble sonné par ce qui lui est arrivé : « Wow. Je ne m’étais pas rendu compte que nous en étions encore là ».

Et aujourd’hui, nous en sommes où en ce qui a trait à la diversité ? « La prochaine étape, répond le réalisateur Wilson Cruz, c’est de permettre aux personnes LGBTQ+ d’être derrière la caméra, de scénariser ces histoires, de les produire. De continuer à les raconter. »

Et de les raconter « sans insister uniquement sur la sexualité ou sur l’orientation des personnages, mais bien sur qui ils sont ». Wilson Cruz, qui jouait lui-même dans la série Star Trek : Discovery, en sait quelque chose. « Le fait qu’il s’agissait d’un personnage d’homme gai était secondaire. Ce qui comptait, c’était l’amour qu’il portait à son conjoint. Et son boulot sur un vaisseau. Ça, à mes yeux, c’est du progrès. »

Photo: Apple TV + Lena Waithe dans «Visible: Out on Television»

Visible

Apple TV+, dès le 14 février, en anglais et en français