Apple TV+ fait le plein de séries

Une scène de la série «Little America», scénarisée par les acteurs-auteurs Kumail Nanjiani et Emily V. Gordon
Photo: Apple TV + Une scène de la série «Little America», scénarisée par les acteurs-auteurs Kumail Nanjiani et Emily V. Gordon

Émissions renouvelées pour des deuxièmes saisons avant même d’avoir commencé. Nouveau projet sur nouveau projet dévoilés. Série originale à grand déploiement signée par Steven Spielberg. Lancé en novembre dernier, Apple TV + n’a pas lésiné pour sortir les gros canons. Sans pétarade toutefois. À l’image de son image, justement, de marque, le service de webdiffusion fait les choses efficacement. Sobrement. Quoique, pas forcément selon les règles du jeu du CRTC, pourrait-on objecter.

Toutes les annonces susmentionnées ont été faites cette fin de semaine par Apple TV+ sous le ciel clément de Los Angeles, dans le cadre de la tournée hivernale des médias (le « Winter Press Tour ») organisée par la Television Critics Association. Précision : ce ne sont pas les médias qui tournent, mais bien les chaînes. Les journalistes, eux, restent tranquillement planqués dans l’antre du Langham Huntington Hotel de Pasadena, lieu d’attrait pour les stars hollywoodiennes.

En ce qui a trait aux présentations, c’est FOX qui a lancé le premier jour du Press Tour. ABC le suivant. NBC Universal le cinquième. Et ainsi de suite.

Apple TV+ y était dimanche, en conclusion de l’événement. Petit nouveau parmi les vétérans des ondes américaines, le service nouveau-né de trois mois n’a pas fait pâle figure. Sept productions originales — sous-titrées ou doublées en 40 langues, dont en français — ont été présentées lors de sept panels regroupant créateurs, acteurs, producteurs et scénaristes clés.

Les panels en question se sont enchaînés avec une précision militaire. « Bonne humeur et citations inspirantes » semblait être le mot d’ordre. La palme des meilleures répliques est allée au couple formé de Kumail Nanjiani et Emily V. Gordon, que vous avez peut-être vu dans la comédie The Big Sick. Pour Apple TV+, ces fort humoristiques acteurs-auteurs ont scénarisé Little America, enchaînement de vignettes sur la vie des immigrants aux États-Unis. Détail non négligeable : cette série, qui a débuté vendredi, affiche pour l’instant une note critique de 100 % sur le site de référence Rotten Tomatoes. Un sans-faute.

Kumail Nanjiani et Emily V. Gordon étaient présents sur un écran, en direct de Londres, tandis que leurs collègues producteurs se trouvaient sur scène. « Merci d’avoir accepté que nous fassions cette conférence par satellite, de très loin. Emily et moi sommes présentement à West Hollywood… », a ironisé Kumail, se moquant de ces vedettes qui ne sortent pas de leurs quartiers.

Il a également précisé que, s’il avait voulu travailler à ce Little America inspiré d’histoires vraies, c’est que sa propre expérience d’immigration l’avait profondément marqué. « En grandissant au Pakistan, j’ai découvert les États-Unis par le cinéma. J’ai donc imaginé New York, Los Angeles. Laissez-moi vous dire qu’en débarquant en Iowa, j’ai eu un petit choc. Ils ne font pas de la pub pour ce coin de pays, hé ! »

Filons narratifs contestés

La tension est quelque peu montée en après-midi lors de l’arrivée des étoiles du Morning Show. Cette production, dotée d’un budget pharaonique de 15 millions de dollars américains par épisode, est probablement celle sur laquelle Apple TV+ a misé le plus gros lors de son lancement.

Chaussée pour l’occasion de ses traditionnels Louboutin, la productrice et actrice Jennifer Aniston a notamment été invitée à se prononcer sur la question du mouvement #MoiAussi, abordée en filigrane par cette dramatique consacrée à la guerre des ondes matinales. « Bien sûr que The Morning Show traite du [sic] #MoiAussi. Mais on touche aussi à moult autres sujets. Aux relations de genres, au pouvoir, à l’abus. Et pas uniquement à l’abus sexuel. Nous souhaitions observer de façon humaine et réaliste cette situation que nous avons tous, en tant que société, tolérée. Presque inconsciemment. »

Photo: David Livingston Agence France-Presse De la série «The Morning Show», les acteurs Jennifer Aniston, Reese Witherspoon et Billy Crudup ainsi que la réalisatrice Mimi Leder ont eu des échanges animés et plutôt froids avec les représentants des médias, lundi en Californie.

Sans trop de surprise, la sempiternelle rengaine « Pas de divulgâcheurs ! Pas de divulgâcheurs ! » a résonné à répétition lors de la présentation, une tendance infantilisante qui empêche souvent de creuser des oeuvres et sur laquelle il faudrait réellement et rapidement se pencher. Mais la réalisatrice et productrice du « Show du matin » Mimi Leder n’a pas pu y avoir recours pour se dérober lorsque est venu le temps de répondre à quelques critiques bien senties.

« En voyant cette mer de journalistes armés de portables Apple devant vous aujourd’hui, vous pensez toujours que nous ne sommes qu’une bande de détesteurs ? », a lancé un confrère. À la sortie du Morning Show, plusieurs critiques avaient été tièdes. Mimi Leder avait alors affirmé que lesdites critiques avaient été écrites par des reporters qui en voulaient à Apple et rêvaient de voir le service « TV+ » se planter.

Visiblement, le commentaire était resté sur le coeur de certains. « Nonononon, bien sûr, non, non, je ne le pense plus. Je suis simplement heureuse que le public ait répondu présent avec tant de vigueur. » Quelques minutes plus tard, une autre représentante des médias a ramené la question sur le tapis : « En tant qu’émission qui traite de journalisme, vous n’avez pas une responsabilité de ne pas diffuser de fake news ? De ne pas dire que nous sommes tous des anti-Apple ? » Un échange frisquet a suivi.

Mais ce n’était pas le seul bémol auquel Mimi Leder a été confrontée. Un autre confrère, qui a soulevé, lui, moult questions intéressantes lors de la journée, a souhaité savoir, avec raison, pourquoi le personnage de la recherchiste avait connu une fin tragique au dixième épisode. « Pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez décidé de suivre, une fois de plus, l’éternel filon narratif de la femme noire comme victime ? »

« Ce personnage a été conçu comme un personnage et non, spécifiquement, comme un personnage de couleur, s’est défendu quelque peu maladroitement et brusquement Mimi Leder. Je suis désolée que vous l’ayez perçu ainsi. »

Avec un petit délai, sa collègue panelliste, productrice et actrice Reese Witherspoon a voulu rattraper les paroles de la réalisatrice : « Merci pour vos commentaires. Vous avez tout à fait le droit à votre avis, Monsieur. »

Brad aux SAG Awards

Notons ici qu’en soirée, Apple organisait un visionnement du gala des SAG Awards. Et que lorsque le trophée de la meilleure actrice a été remis à Jennifer Aniston, les applaudissements des représentants ont explosé. Ce prix signe un exploit de taille pour le jeune service de webdiffusion.

C’était d’ailleurs un chouette événement que ce gala organisé par la Screen Actors Guild, le syndicat des acteurs de cinéma et de télévision aux États-Unis. Drôle quand même de voir que, réunis entre amis, les comédiens lançaient moins de grands appels à la sauvegarde de l’univers.

Ici, les saluts aux agents étaient de mise, et sentis. Et si les « Merci à vous, amis acteurs, c’est grâce à vous que je suis ici » sonnaient vrai, c’est parce que ce sont en effet ces mêmes amis, membres du syndicat qui votent pour les prix.

Et honnêtement, tout cela semblait moins plaqué. Par exemple, quand Joaquin « Joker » Phoenix a dédié son trophée du meilleur acteur à son comédien favori, le regretté Heath Ledger. Ou quand il s’est moqué de Leonardo DiCaprio. « Pendant des années, chaque fois que je passais des foutues auditions, je me faisais devancer par un gars. Un gars dont tous les agents murmuraient le prénom. Leoooo. Leoooo. »

Il y a également eu Brad Pitt, étoile bronzée à biceps du Once Upon A Time in... Hollywood de Tarantino qui a agrippé sa statuette en lançant la phrase, rapidement devenue virale : « Je vais ajouter ça à mon profil Tinder. » Suivie de la précision : « C’était un rôle vraiment ardu. Jouer un type qui ne porte pas de t-shirt, qui se défonce, et qui a des soucis avec sa femme… J’ai vraiment eu à chercher loin. »

Mais le moment le plus réjouissant est survenu quand la bande de Parasite a remporté le titre de « meilleure ensemble d’acteurs de l’année », une première dans l’histoire des SAG Awards pour un film étranger. Sans hésiter, tout le monde dans la salle s’est levé d’un coup en tapant des mains. Pour paraphraser le réalisateur, Bong Joon-ho : la force du cinéma surpasse les sous-titres.

Notre journaliste était à Pasadena à l’invitation d’Apple TV+.