«The New Pope»: tectonique des papes

Jude Law incarne Pie XIII, aussi ambitieux que conservateur, tandis que John Malkovich joue un Jean-Paul III modéré, mais réformateur.
Photo: HBO Jude Law incarne Pie XIII, aussi ambitieux que conservateur, tandis que John Malkovich joue un Jean-Paul III modéré, mais réformateur.

La scène délirante se pointe au troisième épisode de la seconde série papale de l’Italien Paolo Sorrentino. Une extravagance de plus dans une série qui les a surexploitées dans The Young Pope (2018, avec Jude Law en Saint-Père) et continue de les accumuler dans la suite intitulée The New Pope. Elle apparaîtra ce week-end sur HBO.

La scène, donc, et attention à quelques légers « divulgâchages » dans tout ce qui suit. Une délégation vaticane a rejoint dans son château anglais Sir John Brannox (John Malkovich) pour le convaincre de se présenter au conclave. Sir John, héritier de la lignée Brannox, a été élevé à la pourpre cardinalice. Sofia (Cécile de France), directrice du marketing du Saint-Siège, accompagne le quatuor de prélats qu’on dirait tirés d’une bédé.

Le cardinal Brannox l’invite à regarder le film Easy Rider dans sa salle de projection privée. La conversation s’engage après le générique. Le candidat papable donne la liste des personnes célèbres qu’il admire le plus. Il nomme Denis Hopper et Jack Nicholson, tous deux à moto dans Easy Rider, Sean Penn, Sharon Stone et Marilyn Manson.

Et pourquoi donc, lui demande Sofia ? « Ils ont l’air libres », répond Sir John. Elle-même finit par lui avouer : « Vous me faites penser à mon acteur préféré, John Malkovich ». Qui dit mieux ?

La scène se termine quand une certaine Meghan Markle appelle Sir John pour réclamer des conseils vestimentaires. Il fait semblant de s’offusquer et raccroche en lançant, en gros, que ça n’a pas de bon sens de vouloir être influenceuse quand on n’a pas assez de goût.

Qui dit mieux dans le délire ironique ? Des scènes semblables, il s’en trouve assez dans cette série pour rendre jaloux et épuiser une armée de surréalistes.

Les choix musicaux et la direction photo doublent et triplent la mise. L’ouverture de la série se fait dans un dortoir de jeunes nonnes. Sitôt les portes closes pour la nuit, par la mère supérieure (une toute petite personne), les bonnes soeurs court-vêtues fument et se parfument puis se lancent dans une chorégraphie endiablée au pied d’une croix illuminée.

Le Vatican comme discothèque de Dieu. Franchement, qui dit sinon mieux au moins aussi audacieusement esthético-comique ?

Giallo

La mécanique expressive du scénariste réalisateur Paolo Sorrentino entremêle la surenchère visuelle et les dialogues pseudo-philosophiques sur fond irrévérencieux. Il reprend et adapte les procédés nés dans le genre appelé giallo en Italie, avec caméra hyperstylisée (y compris avec des ralentis) et musique risquée, entraînante, effrontée.

Maestro Sorrentino pousse à fond sa machine narrative en y introduisant des éléments de ce que les cinéphiles appellent l’artsploitation, un peu de scènes chargées sexuellement et beaucoup de références artistico-culturelles, autoréférentielles. Le générique de la première saison devait être regardé avec en tête un guide des chefs-d’oeuvre de l’Occident chrétien.

Cela rappelé, que vaut cette seconde saison qui ne devait pas avoir lieu de l’aveu même du réalisateur ? Beaucoup, on le comprend. Cette réaction très unique en son genre est une fête pour les yeux et les oreilles. La luxuriance des décors (les reproductions, y compris de la chapelle Sixtine ont coûté une soixantaine de millions) et l’extravagance des costumes pourraient ressusciter Karl Lagerfeld d’entre les morts. Même les forts accents des comédiens font plaisir à entendre comme de la petite musique. John Malkovich imite d’ailleurs très bien le ton prout-prout-mon-cher british.

La production a quand même ses limites. Si on n’aime pas le style maniéré ou le sujet catholique, inutile de se frotter à ce péplum vaticaniste. Le rythme de cette télé lente demande un peu d’abnégation. Le propos servi par l’ensemble peut aussi laisser perplexes les plus ouverts d’esprit.

Perte de sens

Car une fois l’étonnement très amusé à découvrir un pape en pâmoison extatique devant les Sharon Stone et Marilyn Manson en chair et en os, il reste quoi comme message à saisir ? La question peut s’élargir à la galerie entière. Que veulent dire ces papes ? Au pluriel puisqu’il s’en trouve en fait trois dans la nouvelle série de neuf épisodes, comme les catholiques qui aiment tant le pape ont la vraie de vraie chance d’en avoir deux en ce moment. Le docudrame Two Popes (Netflix) rappelle pourquoi et comment on en est arrivé là ici-bas.

Dans la fiction The New Pope, il y a le jeune Pie XIII (Jude Law) dans le coma depuis la dernière saison. Aussi ambitieux que conservateur, il a déclenché une réaction en chaîne atomique. S’il se réveille, la confrontation bipapale sera terrible. Il y a aussi le très intransigeant franciscain élu en premier remplacement, vite éliminé. Devenu François II, il fait long feu, mais non sans avoir ébranlé l’institution deux fois millénaire jusqu’au coeur en voulant la tourner entièrement vers les pauvres.

Le vieux Jean-Paul III (Malkovich), choisi à son tour, s’avère modéré, tout en compromis, mais réformateur. C’est un leader né, intelligent et dévoué qui devra immanquablement affronter la curie pécheresse et son prédécesseur pour imposer son aggiornamento.

Il y a certainement du sacrilège doublé d’une certaine forme de nostalgie, triplé d’espoir, dans ce portrait de groupe en soutanes. Les très saints-pères portraiturés s’avèrent à la fois impossibles dans leurs caractéristiques (le jeune est trop beau, par exemple), insupportables dans leurs idées, leurs comportements, leurs dogmatismes, leur radicalité, enviables dans certaines de leurs audaces et leurs volontés de « mettre à jour le message biblique comme un iPhone », selon une des formules récurrentes de la série.

Sous ses airs macaroniques, la série donne aussi du bon grain à moudre pour penser à ce qui advient du sacré dans notre monde une fois réalisée l’euthanasie de Dieu pour certains et le retour au fanatisme religieux pour d’autres.

La grandiloquence et le faste ampoulé des cérémonies n’ont plus de sens. Les fêtes un peu coquines des religieuses danseuses insufflent un peu de rituel païen là où les vieux paramètres hérités ne valent plus rien. Plus personne ne croit aux miracles dans cet univers désenchanté pour de bon. Et l’histoire développée en filigrane d’un terrorisme islamiste s’en prenant finalement à un des chefs-d’oeuvre absolus de l’art occidental ne fait qu’accentuer ce sentiment de déboussolement total.

La série délire, certes, mais elle sait aussi faire réfléchir. Elle a ses défauts, ses longueurs, ses redites, ses tics et ses clichés, mais elle demeure d’une infaillible originalité et d’une richesse insondable. Franchement, qui dit mieux ?


The New Pope

HBO et Crave, lundi 13 janvier, 21h
En version française à Super Écran, dès le 21 janvier, 22h