«Fugueuse» change d'univers pour sa seconde saison

Fanny est toujours incarnée avec aplomb par la comédienne Ludivine Reding.
Photo: Bertrand Calmeau Fanny est toujours incarnée avec aplomb par la comédienne Ludivine Reding.

Fugueuse, la série-phénomène de TVA, a repris lundi soir pour une seconde saison. Celle-ci arrive deux ans après la fin réelle de la première. « Quatre ans après » en temporalité fictionnelle.

Souvenons-nous du dernier épisode, diffusé le 12 mars 2018. Fanny, la jeune fille en fuite du titre, réalisait l’horrible subterfuge dont elle avait été victime. Celui dont elle était passionnément amoureuse, le rappeur-proxénète Damien, l’avait flouée, utilisée, exploitée. Elle lui avait lancé, d’abord comme une question, puis comme une affirmation : « Tu ne m’aimes pas, finalement ? Tu ne m’as jamais aimée. »

Il avait tenté de se défiler avec une de ces tournures de truand typiques : « Tsé, au début, quand on s’est rencontrés, c’était… wow. Mais j’ai besoin d’un amour fucking total. Fluide, sans contraintes. »

Sauvée des mains d’un vilain nommé Vlad (grâce à un livreur de pizza), Fanny revenait finalement dans sa chambre d’ado rose aux cadres de ballerine accrochés aux murs. Natacha, la recruteuse, lui conseillait quant à elle de retourner à sa « p’tite vie de drama queen à Boucherville ». Pour protéger sa petite soeur, Fanny décidait plutôt de témoigner en cour contre Damien. La saison, suivie par quelque 1,6 million de téléspectateurs, s’achevait avec un plan de l’héroïne regardant au loin, essuyant une larme du revers de la main.

La deuxième saison, elle, commence comme un thriller. Le décor est celui, sensiblement classique, d’une enquête policière. On aperçoit un babillard avec des photos. Des noms de jeunes en fugue. Des victimes. Des blessures. Stylistiquement, nous sommes loin de l’intro tout en néons de la première saison. Dans les mots de la scénariste, Michelle Allen : « On n’est plus dans le glamour des lofts. Dans les beaux penthouses. On est dans un autre univers. »

Dans cet univers-ci, donc, des adolescents sont retrouvés sans vie. Leurs corps sont marqués de morsures. « De coyote ? De renard ? » Non, de chien.

Les dialogues, les couleurs et l’ambiance ont tout du suspense. Mais après ce départ de style presque polar, l’atmosphère change quelque peu. Peut-être parce que les dix épisodes, que Michelle Allen a écrits en collaboration avec Mylène Chollet, partent d’un désir de parler de « reconstruction ». De montrer à quel point se sortir de « relations toxiques, malsaines, ça prend du temps ».

« Downtown, c’est ben dangereux »

Série se méritant probablement le titre de plus attendue de l’hiver, Fugueuse 2 a été tournée en 54 jours, d’août à novembre dernier. Trois de ces journées se sont déroulées à Manawan. Le reste ? Beaucoup à Montréal. Car cette nouvelle mouture a pour but fort ambitieux de plonger dans le quotidien des jeunes de la rue. (Soulignons en aparté que l’autre nouvelle dramatique de TVA, Épidémie, intègre également ce filon dans son récit choral.)

Cette réalité, celle de la rue, est pourtant très difficile à saisir en fiction. Souvent romancée, fréquemment pétrie de clichés, elle est habituellement perçue comme complètement irréelle.

Le lien entre les personnes toxicomanes ou alcooliques et les policiers est d’autant plus délicat à dépeindre. C’est peut-être Robert Morin, avec son film de 1998 au titre magnifique, Quiconque meurt, meurt à douleur, qui a le mieux réussi à saisir la vie en marge, dans une démonstration extraordinaire de cinéma (et dans un tout autre registre).

Revenant à Fugueuse, notons qu’ici, « la rue » se limite principalement à la place de la Paix, à Montréal. Là, les jeunes en cavale passent le temps, se chicanent, consomment parfois (avant d’aller acheter un café à la SAT) et trouvent de l’argent comme ils le peuvent.

En voyant l’action défiler, on se met à songer que Fanny paraît trop candide, trop sage pour réellement faire partie de ce monde. Un personnage semble partager cette impression : « Tsé, downtown, c’est ben dangereux pour les p’tites princesses comme toi. » Lorsqu’elle agrippe un balai éponge pour faire du squeegee, elle apparaît complètement hors contexte. Le revirement de scénario confirme cette idée.

Ici, nous nous interrompons momentanément puisque, lors du visionnement des deux premiers épisodes, près de sept avertissements concernant ledit revirement ont été donnés aux personnes présentes. « Ne révélez surtout pas le punch avant 22 h ! » nous a-t-on intimé à répétition.

Comme le veut désormais la tradition (ou l’obligation), nous précisons donc que les mots qui suivent comportent des divulgâcheurs.

Divulgâcheurs inclus

Reprenons donc : si Fanny (toujours incarnée avec aplomb par Ludivine Reding) semble détonner dans l’univers des jeunes de la rue, c’est peut-être parce que… elle y est en mission d’infiltration. En effet, elle a rejoint les forces de l’ordre.

Lors de la table ronde ayant suivi le visionnement de l’épisode, une consoeur a d’ailleurs demandé à l’équipe si ce n’était pas un peu vite, quatre ans, pour réussir sa technique policière. Et pour revêtir l’uniforme du SPVM. Avant de prétendre avoir été envoyée travailler au Nunavut. « C’est sûr que je ne pourrais pas dire que ça s’est déjà fait, a répondu Michelle Allen. Mais on est dans l’exceptionnel. Et puis, Fanny est une jeune fille exceptionnelle. »

Dans le même ordre d’idée, le réalisateur, Éric Tessier, a renchéri : « C’est vrai que c’est tôt. C’est tôt en tabarouette. Mais ça fait partie de l’histoire. »

Une histoire qui s’intéresse également au destin d’un jeune qui débarque à Montréal après avoir fui Amqui. Un article paru dans un journal stratégiquement placé dans une poubelle affirme pourtant qu’il est décédé. Qui est-il réellement ?

Grâce à ce personnage, incarné par le très juste Robin L’Houmeau, l’équipe de Fugueuse continue la bonne initiative de présenter des visages moins connus. Parmi les acteurs d’expérience maintenant, on notera notamment l’excellent Nicolas Canuel, qui joue un richissime avocat se présentant comme un sauveur des âmes perdues.

En retrouvant Fugueuse, beaucoup s’attendront assurément à renouer avec l’esprit originel. Mais ils se retrouveront ailleurs. Précision en conclusion de Michelle Allen : la Fanny qu’elle nous présente ici « est volontaire. Elle veut sauver le monde. Faire une différence. Se réparer comme ça. Mais elle est dans le déni. C’est la colonne vertébrale de la série ».

Fugueuse

TVA, lundi, 21 h