Pour Julie Snyder, c'est la télé, et rien d’autre

La première du nouveau «talk-show» de Julie Snyder sera présentée lundi en direct. «Je me trouve un peu cocky de faire ça, avoue-t-elle. Un peu arrogante.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La première du nouveau «talk-show» de Julie Snyder sera présentée lundi en direct. «Je me trouve un peu cocky de faire ça, avoue-t-elle. Un peu arrogante.»

« Je ne sais rien faire d’autre que de la télé. Rien. » En le disant, Julie Snyder ne semble pas s’attendre à une réponse du type : « Mais vous êtes super bonne en dessin » ou « Pourtant, vous avez un tel talent pour le tango ». Elle l’affirme de front, catégorique : « Rien d’autre que de la télé ». Et ça, pour savoir comment en faire, elle sait. Vraiment, mais vraiment bien.

Depuis ses débuts, à 16 ans, et encore maintenant, c’est ce qui la fait vibrer. Les changements du petit écran ? Si, bien sûr, elle les remarque. Mais elle n’en ressent pas le choc, assure-t-elle lorsque nous la rencontrons dans les studios MTL Grandé, de Pointe-Saint-Charles, où son équipe a élu domicile. Plongée en plein montage du pilote avec le réalisateur Daniel Laurin, elle s’excuse de son retard et se fait chic. Chandail Miu Miu, Louboutin. La mode reste chère à son cœur. « Les gens s’attendent à ce que j’aie des tenues extravagantes. Et ça, c’est une attente que je suis très contente de combler », confie-t-elle.

Les attentes concernant La semaine des 4 Julie sont bien plus élevées. Le pilote susmentionné sera projeté le 9 janvier. La première de son talk-show, lundi, sera présentée, elle, en direct. « Je me trouve un peu cocky de faire ça. Un peu arrogante », dit-elle avec un sourire en coin. Se considère-t-elle ainsi en général ? Dans le métier ? « Je suis à la fois cette personne qui manque le plus de confiance en elle et celle, complètement inconsciente, qui est toujours prête à se lancer », répond-elle spontanément.

Elle se montre tout aussi spontanée lorsque la photographe Marie-France Coallier lui propose de s’amuser, le temps de quelques prises, avec une porte coulissante. Puis de s’étendre sur un canapé façon sirène, tandis qu’elle se place au-dessus pour capter son visage. Julie adore. C’est original ; elle est ravie. « Heureusement que t’es une fille, Marie-France, s’esclaffe-t-elle en prenant la pose, allongée. Je n’aurais pas accepté d’avoir la fourche d’un gars au-dessus de ma tête ! »

Féministe et lucide

Elle rit, mais il est vrai que la question du « girl power » comme elle l’appelle reviendra au cours de notre rencontre. « Quand on regarde mon show, c’est Marie-Pier Gaudreault la big boss, Nathalie Larose la productrice déléguée, Madeleine Cantin la productrice au contenu, énumère-t-elle. Je n’ai pas décidé de procéder ainsi parce que c’est à la mode. Et je n’ai jamais pensé : “il faut que j’engage des filles”. Quand on dit qu’il faut plus de femmes à des postes de pouvoir, c’est peut-être ça que ça signifie ? Que ça va finir par se faire, inconsciemment ? »

L’étiquette de féministe, elle ne la porte pas moins fièrement. « Je pense que je suis très féministe, même si je me rends compte que j’aurais dû l’être davantage dans ma vie personnelle. Mais je suis rendue où je suis rendue et j’en suis consciente et lucide, maintenant. » Lucide de ses succès immenses comme de ses grandes déceptions. « Je suis une petite personne tout le temps dans le doute, lance-t-elle. J’ai le doute systématique. Et ça ne s’arrange pas ben ben. » D’aucune façon ? Elle fait une pause. « Hummm. En fait, oui. Quand je peux travailler. Travailler me donne confiance. »

Justement, compte-t-elle faire de la télévision comme toujours, comme du temps du Poing J et de L’enfer, c’est nous autres ? Avec « un brin de folie et d’intelligence », comme elle dit ? Elle hoche la tête vite vite, avec un grand « Mmmm ! » (oui), avant de nous reprendre sur le terme télé. « En fait, on ne dit même plus la télé. On dit l’audiovisuel. Les gens nous regardent autant sur des tablettes, des téléphones que des ordinateurs ou des écrans reliés à Internet. »

C’est peut-être là que se situe son plus grand changement en revenant en ondes. Ne plus fonctionner exclusivement par cotes d’écoute classiques. « Depuis toute jeune, j’étais habituée à vivre en Numeris. Tant à Radio-Canada qu’à TVA ensuite. » Pas chez V, où elle est arrivée d’abord en tant que productrice avec le supersuccès O.D. Et désormais en tant que productrice déléguée et animatrice avec la Semaine qui porte quatre fois son prénom. C’est que chez V (qui est numéro 1 chez les 18-34 ans, soutient-elle), les visionnements sur la plateforme de webdiffusion Noovo.ca sont aussi importants que les chiffres traditionnels. « Ça, pour moi, ça a été l’adaptation avec un grand A. »

Bien s’entourer

Tiens, puisque l’on parle de A… Qu’en est-il de ces vedettes que l’on retrouve sur tous les plateaux ? Ces stars qui participent à un jeu télévisé le lundi, à une émission de cuisine le mardi, à un téléroman le mercredi, à une série de sketchs le jeudi ? Il y en aura dans La semaine des 4 Julie, mais pas seulement, assure-t-elle plusieurs fois, et avec conviction. « Souvent, les animateurs font la promesse de montrer des gens qu’on ne voit pas à la télé. Moi, je veux que cette promesse, on la tienne. »

Comme pour le démontrer, elle commence à nous entretenir de « Dimitri. Un Suisse-Allemand. Fils de clown ». S’emballant, elle s’exclame : « J’ai vu son spectacle en solo L’homme cirque. C’était rempli de poésie. Dans notre émission, il va passer au-dessus du public. Sans sécurité, sans filet. »

C’est un semblable saut dans le vide que la femme de télévision curieuse et allumée fait avec son talk-show, qui sera diffusé tel quel. « Quand il n’y a pas de montage, il faut vivre avec les niaiseries que l’on dit. C’est dur ! On n’a pas le même cerveau en direct. On est en mode survie. Si on glisse, il faut se rattraper vite. »

Elle glisse à son tour à quel point ceux qui l’entourent sont importants. Elle salue son complice de longue date, Stéphane Laporte, qui a trouvé le titre de sa quotidienne (qu’elle a mis du temps à apprécier). Femme d’équipe, elle précise aussi que c’est son entourage qui suggère la majorité des invités. Le rappeur français Gims, par exemple. C’est son recherchiste qui le lui a proposé en soulignant qu’il avait fait le Stade de France. « Un petit peu condescendante, je lui ai répondu : “Ah. En première partie de qui ?” “De lui-même, Julie !” La décision ne s’est pas fait attendre : “Eh tabarouette, OK, on le fait !”»

Même son fils, Thomas, était impressionné. L’animatrice prend une voix incrédule pour recréer la scène : « Tu t’en vas interviewer Gims, Maman ? Toi ? Il te connaît ? »

Mère avant tout

Quand elle parle de ses enfants, Julie Snyder s’émeut. « Ils vont sûrement me reprocher des choses plus tard parce que c’est leur job d’enfant. Mais je pense que jamais ils ne diront : “maman n’était pas là pour nous”. »

Elle énumère : « Je n’ai jamais manqué un atelier où on fait un bonhomme de neige dans un bas avec du riz. Jamais manqué une réunion de parents. Ma fille est inscrite à l’impro, au ballet, au piano. Mon fils fait des tournois de génie en herbe. Il est très bon et quand j’applaudis [elle applaudit], il me dit [elle prend une voix exaspérée] : “Ma-maaan. S’il. Te. Plaît”. »

Elle précise d’ailleurs que, si elle a mis vingt ans avant de reprendre les commandes d’un talk-show, c’est justement parce qu’elle a « choisi sa famille ». « Aujourd’hui, il faut que j’accepte que je suis une mère avant tout. Que, comme mes enfants passent encore en premier, je n’aurai pas le même nombre d’heures verticales pour me préparer que quand j’avais 30 ans. »

Et question préparation, Julie Snyder ne lésine pas. « Je me couche avec mes questions à poser à l’invité. Je les imprime, je dors avec mes cartons sous l’oreiller et j’ai l’impression que ça me rentre dans la tête. C’est complètement ésotérique. »

L’intelligence du public

Également particulier : sa relation avec ledit invité. Elle est catégorique : « Il faut que je l’aime au moment où je le reçois. » C’était le cas avec Jean Charest, moment qui lui a valu le Gémeaux de la Meilleure grande entrevue en 1997. « Et pourtant, je ne suis pas membre du Parti libéral », dit-elle, amusée.

Quand il n’y a pas de montage, il faut vivre avec les niaiseries que l’on dit. C’est dur ! On n’a pas le même cerveau en direct. On est en mode survie. Si on glisse, il faut se rattraper vite.

N’a-t-elle pas envie, parfois, de décortiquer la pensée d’un antagoniste total ? Négatif. « C’est justement pour cette raison que je ne pourrai jamais interviewer Gaétan Barrette. Je serais incapable de l’aimer pendant huit minutes. Même chose pour Donald Trump. Et tous les pervers narcissiques, en fait. »

N’y a-t-il pas danger de céder à la facilité en ne choisissant que des invités aimés ? « Ça ne veut pas dire être complaisante, se défend-elle. Ou être d’accord avec tout ce que la personne représente. Mais il faut sentir du respect. Pouvoir lui trouver des qualités. »

Elle souligne également sa confiance dans l’ouverture des téléspectateurs. Elle rappelle que c’est dans le cadre de son émission que l’on a vu « la première vaginoplastie à la télé au Québec ». À savoir celle de Khate Lessard, candidate trans d’Occupation double. « Je disais : “vous êtes sûrs qu’elle ne veut pas annuler ça, ce tournage-là ? Ça n’a pas d’allure !” Mais Khate est bien plus décontractée que moi. »

« Ce qui m’a le plus touchée, ajoute Julie Snyder, c’est que, tout juste avant son opération, sa mère m’a dit qu’elle avait l’impression d’assister à la naissance de son enfant. Et son père, qui s’appelle Serge, qui a une moustache et qui vient d’Abitibi, l’a embrassée en lui souhaitant : “bonne chance, ma grande fille.” »

À la lumière de ces événements, notamment, dirait-elle que c’est la société qui fait évoluer la télévision ou la télévision qui fait évoluer la société ? Pas une seule seconde d’hésitation. « Le public est bien plus fin et bien plus intelligent qu’on le pense. »

 

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La semaine des 4 Julie

Du lundi au jeudi, V, 21 h, dès le 6 janvier