«Messiah» et «New Eden», sectes en série

Cet hiver devant nos téléviseurs, on devra choisir entre les sectes de «Messiah»  (sur la photo) et de «New Eden» (photo dans le texte)… Ou nous joindrons-nous aux deux?
Photo: Netflix Cet hiver devant nos téléviseurs, on devra choisir entre les sectes de «Messiah»  (sur la photo) et de «New Eden» (photo dans le texte)… Ou nous joindrons-nous aux deux?

« Suivez-moi. » Dans Messiah, Michael Petroni imagine le parcours d’un homme qui se déclare prophète à l’ère des égoportraits et des réseaux sociaux. Est-il réellement un rédempteur ? Est-ce un charlatan ? Le doute demeure tandis que l’homme prêche face à des passants captifs de ses mots, qu’ils captent en temps réel sur leur téléphone portable. Puis, il « déclenche » une tempête de sable « de dimensions bibliques » en Syrie. Après quoi il affirme avoir défait le groupe État islamique. Rapidement, celui que l’on nomme Al-Masih devient viral.

En dix épisodes, la production originale de Netflix joue d’ailleurs beaucoup sur le mot « followers ». Followers comme dans fidèles — et abonnés. Ils suivent ce guide spirituel sur la route, ils le suivent en ligne. La CIA aussi se lance à ses trousses. Ainsi que des journalistes, qui traquent ses pas tandis qu’il disparaît du Moyen-Orient pour réapparaître au Texas. Plus précisément, dans la petite ville de Dilley, là où quelque 3800 habitants viennent de survivre à un ouragan. Tout a été dévasté. Sauf l’église. « Ça ressemble au festival Coachella en mode chapelle », remarquera un reporter à la vue de tous ces pèlerins dans le désert.

Incarné par l’acteur belge Mehdi Dehbi, ce protagoniste parlant en paraboles, vêtu de jeans et d’un chandail à capuche stylé affiche un air ténébreux et difficile à percer. « Évidemment qu’il a choisi de s’installer au Texas plutôt qu’à New York ou à L.A. Il lui fallait un endroit où les gens sont armés et où la Bible a encore une signification », lancera l’agente sceptique de la CIA — se faisant pour cela rabrouer par un collègue.

Sans contredit, en plongeant dans ce projet, le scénariste et réalisateur australien Michael Petroni savait, lui aussi, qu’il soulèverait certainement une controverse. Netflix également. Ça n’a pas manqué : une pétition a été mise en ligne sur la plateforme Change (change.org) pour demander l’annulation de la webdiffusion, qui doit débuter le 1er janvier. On y retrouve des signataires issus de diverses religions, spécialement musulmane et catholique. Et il est vrai que le premier épisode, intitulé « Celui qui a des oreilles », ne lésine pas forcément sur la provocation. Pas uniquement en ce qui a trait à la foi. Ainsi, on trouve le personnage d’un informateur de la CIA qui se fait appeler Q (référence évidente à la théorie du complot QAnon). Du côté des textes dépeints comme sacrés, on a droit à un passage du livre de Job — et à une citation d’Oprah.

Mais dans le deuxième épisode, intitulé « Révolte », le thriller politico-religieux s’enclenche. On semble vouloir davantage insister sur l’action et sur le suspense plutôt que d’offrir une mauvaise relecture possiblement offensante des Saintes Écritures. (Quand le Vatican se mêle de l’histoire, on pense soudain au Da Vinci Code.) La réalisation est efficace. Le fil narratif est tissé avec une certaine habileté. Et les paroles du « peut-être-prophète » sont teintées d’observations sur les diverses entités qui sont vénérées. « L’argent, le pouvoir, l’intelligence, la CIA » Ou sur le péché qui, selon lui, « n’est qu’un échec dans le choix du bien ».

Parmi les personnages qui tentent de découvrir la vérité, il y a l’agente susmentionnée, jouée avec justesse par Michelle Monaghan. Puis, un révérend texan tombé sous le charme de ce messie moderne. Et sa fille, qui souhaite fuir le village où elle étouffe. Sans oublier cet officier du Shin Bet pas trop fan du pays dirigé par Trump. « L’Amérique est comme une écolière idiote », remarquera-t-il avant de lancer que : « C’est un de vos problèmes, à vous, les Amerloques. Vous vous mêlez de tout. »

Porté par un questionnement intéressant sur la foi et sur l’image, Messiah n’est pas le désastre que l’on attendait. Aparté : le dernier épisode nous laisse non pas sur une citation de la Bible, mais bien sûr celle, encore, d’Oprah : « On devient ce que l’on croit. »

Drôle d’idée

La question des croyances est également au cœur de New Eden. De façon autrement plus humoristique, toutefois. Ou du moins… hum, humoristique. Disons que faire rigoler est visiblement l’intention initiale. Mais l’atteinte de ce but se discute.

 
Photo: Crave Scène de «New Eden»

Produite par Crave TV, cette série a été pensée et créée par le duo comique canadien composé d’Evany Rosen et de Kayla Lorette. Le générique annonce pourtant que le tout est « écrit, réalisé, produit et monté par Travis Meeks ». C’est que l’on nage ici dans les eaux du documenteur. Et que l’on tente de faire croire au téléspectateur que ce qu’il voit est vrai. Que cette « secte de féministes radicales installée dans un trou perdu de la Colombie-Britannique », « formée par des Ève pour se battre contre les Adam de ce monde » a réellement existé.

C’est pourquoi, à l’image, le grain occasionnel du Super 8 côtoie les photos en noir et blanc, les costumes des années 1970 et l’enfilade d’intervenants de type « têtes parlantes » comme on dit, qui analysent les agissements de cette communauté ayant mal tourné. Visiblement, New Eden tente de parodier les séries de type true crime (ou crime réalité) et les documentaires consacrés aux sectes qui ont pullulé dans les dernières années. Pensons à Wild Wild Country, Children of God… Donnons-leur ceci : la direction artistique est des plus soignées. Malheureusement, le jeu parfois cabotin et les dialogues versant dans la simplicité appuyée nous font décrocher. Par exemple, l’une des fidèles du groupe est Québécoise. Ses caractéristiques ? Elle parle fort et donne des becs. Ah. « Speak English », lui intime l’une des guides spirituelles despotiques dépeinte, quant à elle, grâce à une superposition d’images de Manson et de Hitler.

Notons sinon qu’une protagoniste répétera (car l’observation sera faite moult fois) que les relations au sein de la secte ont rapidement commencé à se détériorer. « Soudain, tout s’est écroulé… Littéralement. » Sur ces mots, nous avons droit à un plan d’armoires qui se mettent à craquer et de portes qui sortent de leurs gonds. Littéralement.

Manquant globalement de souffle et de rythme, le récit de ces femmes qui cherchent « un nouveau nouvel Éden » se fait vite répétitif. Et rendu au quatrième épisode (et à une énième blague de menstruations), le désir de quitter cette secte sans forcément y revenir risque de se faire légèrement ressentir.

 

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Messiah // New Eden

Sur Netflix, dès le 1er janvier // Crave, dès le 1er janvier