«YOU», ou quand le harcèlement se fait «romantique»

L’ambivalence autour de la série provient peut-être du fait que <em>YOU</em> joue perpétuellement sur deux tableaux. Certes, la production semble critiquer le comportement de Joe. Non, non, non, il ne faut pas harceler les filles, ce n’est pas gentil. En même temps, la façon de le faire est pour le moins «glamour» et conciliante.
Photo: Netflix L’ambivalence autour de la série provient peut-être du fait que YOU joue perpétuellement sur deux tableaux. Certes, la production semble critiquer le comportement de Joe. Non, non, non, il ne faut pas harceler les filles, ce n’est pas gentil. En même temps, la façon de le faire est pour le moins «glamour» et conciliante.

C’est l’histoire d’une fille qui tombe dans l’œil d’un garçon. Elle entre dans la librairie où il travaille. Il la suit. Du regard d’abord. Dans la rue ensuite. Puis il se met à l’épier. Par sa fenêtre. Dans la fenêtre de sa messagerie (parce qu’il a dérobé son téléphone). Puis sur son compte Facebook. Instagram. C’est qui ce gars à ses côtés ? Pourquoi sa main est-elle posée sur son épaule ? Pourquoi rigole-t-elle avec lui ?

Mais il assure que s’il fait tout cela, c’est parce qu’il l’aime. Promis. Joe « croit à l’amour ». Tellement, tellement fort que, comme dans le classique chanté par Cheap Trick, il veut qu’elle le veuille. Elle, cette fille, Guinevere Beck, dite Beck.

Pour arriver à ses fins, ce type suit tous les codes véhiculés depuis des décennies dans les comédies romantiques. Il prépare le déjeuner. Ooooh. Il fait la lessive. Ooooh. Il complimente sa douce moitié. Ohhhh. Vraiment, oooh ? Car Joe insiste. Se fâche. Se fait jaloux. Possessif. Contrôlant.

Ah oui, il tue des gens aussi.

Adapté du roman de l’écrivaine américaine Caroline Kepnes, YOU a d’abord été présentée à la chaîne Lifetime, où elle a fait un véritable flop. Puis, durant le temps des Fêtes de l’an dernier, Netflix l’a récupérée. Et dans l’espace d’un seul mois, quelque 40 millions d’abonnés l’ont visionnée. Un véritable phénomène ayant toutefois généré un véritable malaise. Sur Twitter, par exemple, les messages plus naturels d’amour pour la production côtoient ceux d’admiration pour le protagoniste-narrateur. « Joe peut me harceler quand il veut. Il est trop mignon. » « J’ai besoin d’un Joe dans ma vie. » « J’ai tellement envie de lui. C’est même pas drôle. »

Penn Badgley, soit l’acteur qui incarne Joe-le-psychopathe, ne l’a pas trouvé drôle, lui non plus. Et il s’est mis à rappeler les fans à l’ordre. Par exemple, à cette femme qui a gazouillé : « Joe me brise le cœur. Il a ce je-ne-sais-quoi ? » Réponse de Penn B. : « C’est un assassin. »

L’ambivalence provient peut-être du fait que YOU joue perpétuellement sur deux tableaux. Certes, la production semble critiquer le comportement de Joe. Non, non, non, il ne faut pas harceler les filles, ce n’est pas gentil. En même temps, la façon de le faire est pour le moins glamour et conciliante. Bon d’accord, il défonce des crânes à coups de maillet, mais n’est-il pas quand même adorable, quand il débarque le matin avec sa mâchoire de feu et sa boîte de préparation à crêpes à la main ?

« D’un côté, cette série critique le modèle de masculinité toxique, dominante, déterminée souvent présenté dans les films hollywoodiens, remarque Stéfany Boisvert. De l’autre, on trouve ce modèle assez intéressant pour en faire un récit long. En se concentrant sur le personnage de l’homme. »

Spécialisée dans la représentation des modèles de masculinité dans les séries télévisées nord-américaines contemporaines, la professeure à l’École des médias de l’UQAM regrette que ce thriller ait suivi presque exclusivement les pensées tordues, en voix hors champ, de Joe. « Il y a quelque chose de problématique dans le fait d’avoir adopté le point de vue du criminel sans adopter aussi celui de la victime, estime-t-elle. Encore une fois, on semble vouloir remettre en question l’absurdité des mécanismes psychologiques de ce personnage, de sa pensée qui l’amène à toujours rationaliser ses choix les plus destructeurs en affirmant être plus féministe que les femmes. De l’autre, on tente de fédérer le public le plus large possible. »

À ce sujet, les producteurs, qui ont également la série à succès Riverdale dans leur C.V., savaient assurément ce qu’ils faisaient en embauchant Penn Badgley. Après tout, l’acteur avait déjà séduit les fidèles dans une autre série new-yorkaise aux accents kitch, Gossip Girl. Et, ah oui, il y espionnait les gens aussi.

« Kidnappe-moi, Joe »

YOU est sinistre, mais siiii romantique, soutiendront ainsi certains. Joe serait-il le nouveau Christian Grey des 50 nuances qui portent son nom ? Cet homme que certains trouvaient tellement irrésistible ? (Alors que, pour rappel, ce type n’était pas un passionné du sadomasochisme, mais bien un manipulateur torve et instable.)

« Il y a une tendance, particulièrement à la télévision états-unienne, à développer des séries centrées sur des personnages définis comme des antihéros, analyse Stéfany Boisvert. Pensons à Breaking Bad. À Mad Men. Aux Sopranos. Au bout du compte, ces productions envoient un double message : ces modèles de masculinité doivent être critiqués. En même temps, on les considère encore comme étant encore plus passionnants à explorer que d’autres types d’identités. »

Si YOU explore avec adresse un thème, ce sont tous ces moments coquins plébiscités par les comédies romantiques mentionnées précédemment. Cette obsession de trouver « LA bonne personne ». Cette scène typique des amoureux qui se tiennent par la main en se posant des questions quétaines. Qui s’inventent des mots qui n’existent pas. Comme « Everythingship ». Ou « Toulation », contraction de tout et relation. Tout comme dans « esprit, corps et âme. » (C’est en effet terriblement niaiseux.) Le thème sera d’ailleurs évoqué lorsque Beck découvrira que son harceleur-charmeur est un sociopathe qui a trucidé des gens de son entourage. Remarque de l’homme en question : « Tu peux pas dire que je suis fou. L’obsession… C’est le sujet de milliers de chansons d’amour. » Et il n’a pas tort. Comme pour lui donner raison, la bande-son comporte des titres tels I Need my Girl, des National. (Même si Matt Berninger ne pensait probablement pas à traquer sa « Girl » de façon malsaine sur les réseaux sociaux en écrivant sa chanson.)

Alors, faudrait-il se tenir loin de YOU 2 (et non U2) ou plutôt regarder la seconde saison de cette série dans laquelle personne n’a de rideaux d’un œil critique ? La deuxième de ces options, répond Stéfany Boisvert. « La meilleure chose que l’on puisse faire, ce n’est pas de perpétuellement vouloir censurer certains contenus. Mais plutôt de vouloir être plus impliqués, collectivement, par rapport à ce que l’on regarde. À le remettre en question. À exiger d’autres modèles. »

Dans cette optique, YOU a diablement réussi son coup. Sur les réseaux sociaux, le débat gronde. Et certains y vont d’observations aussi drôles que punchées. Tenez : « Joe est tellement con. Il dit qu’il est “tombé amoureux de Beck au premier regard”. C’est pour ça qu’il a tué son chum. Et qu’il est devenu un assassin. Pour une femme qu’il ne connaît même pas. C’est tellement des trucs de Blancs. »

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