La télé casse-tête

«Habituellement, les personnages vont dans le passé, règlent un problème et reviennent dans le présent, explique Jean-François Asselin. Notre solution [pour Plan B] a été de faire revivre au personnage central [Sophie Lorain] toutes les consé-quences de ses choix pour modifier le passé.»
Photo: ICI Radio-Canada Télé «Habituellement, les personnages vont dans le passé, règlent un problème et reviennent dans le présent, explique Jean-François Asselin. Notre solution [pour Plan B] a été de faire revivre au personnage central [Sophie Lorain] toutes les consé-quences de ses choix pour modifier le passé.»

On ne se racontera pas d’histoires : en gros, la culture plus ou moins populaire ne fait que ça, raconter des histoires. C’est le point nodal du roman policier, des superproductions, des bandes dessinées, des jeux vidéo. On pourrait ajouter le théâtre (presque tout le temps), l’opéra (rock ou classique), la danse (parfois), et bien sûr d’innombrables fictions télévisuelles. La culture raconte des histoires.

Seulement, il y a la manière. La traditionnelle opte pour la flèche linéaire. Le récit se déroule du début à la fin, en ligne droite, avec idéalement quelques points de bascule. La narrativité contemporaine, en télé comme ailleurs, peut complexifier le récit, embrouiller les pistes, juxtaposer les scènes, multiplier les lignes de force, raconter la même réalité de plusieurs points de vue, introduire des boucles répétitives, multiplier les plateformes de la composition interconnectée.

La télé opte pour le récit mosaïque, et le résultat de ce grand éclatement fait franchement bonheur à voir depuis quelque temps dans les séries comme Lost (2004-2010), Westworld (2016-), Russian Doll (2019-) et autres Dark (2017-).

« La télévision n’a jamais cessé d’explorer et une production comme Twilight Zone montre bien l’inventivité des productions d’il y a plusieurs décennies », commente la professeure Marta Boni, de l’Université de Montréal, spécialiste de la télé, de l’intertextualité et du transmédia. « On innovait avant et on innove encore beaucoup souvent en empruntant des modes narratifs du théâtre, du cinéma, de la littérature et du jeu vidéo. Mais ce qui est nouveau maintenant, c’est que la télévision a sa propre histoire. Elle se cite et se recite. En plus, les spectateurs omnivores connaissent les formes narratives complexes et ils s’attendent à les retrouver à la télé. »

Prises et reprises

Les fins connaisseurs sont très bien servis avec Plan B, production de KOTV. Le titre de la série fait référence à une agence offrant un service de retour dans le temps pour recommencer une mauvaise passe de sa vie. La deuxième saison tout juste diffusée par ICI Télé permet au personnage de Florence (Sophie Lorain) d’obtenir plusieurs deuxièmes chances avec autant de récits repris pour tenter de sauver sa fille dépressive de la dépression et du suicide.

« Nous n’avons évidemment pas inventé l’histoire du retour dans le temps et nous nous sommes donc questionnés pour rendre notre histoire de voyages temporels la plus originale possible », explique Jean-François Asselin, coscénariste et réalisateur de Plan B. La rencontre a lieu après sa journée d’écriture de la quatrième saison de sa série. La troisième est prête au tournage.

« Habituellement, les personnages vont dans le passé, règlent un problème et reviennent dans le présent. Notre solution a été de faire revivre au personnage central toutes les conséquences de ses choix pour modifier le passé. Quand Florence remonte d’une année, elle se retape toute sa vie, y compris les bouts plates. »

Plan B est ce que les pros du métier appellent un high concept, une idée attrayante s’expliquant simplement. Le nirvana des arguments de vente aux producteurs. M. Asselin en a eu d’autres, notamment pour François en série, qui mettait en scène un jeune homme et ses différentes personnalités incarnées (la femme en lui, l’enfant en lui, etc.).

À l’Ouest, beaucoup de nouveau

Westworld propose aussi un high concept (la révolte des robots humanoïdes dans un parc thématique) et les moyens mis à la disposition par HBO permettent de le mener à des sommets de complexité quasi inégalés de mémoire de téléspectateur. La création surpuissante emprunte au jeu vidéo son milieu ludique, mais aussi ses structures narratives construites autour de boucles itératives. Il y est constamment question de redémarrages (reboot), de labyrinthes, de niveaux de jeu et de personnages. Le parc d’attractions a ses scripteurs et ses clients sont des joueurs.

« On peut même dire qu’au bout du compte, le sujet de Westworld, c’est un jeu qui tourne mal, c’est le jeu qui cesse d’être un jeu », résume Simon Laperrière, étudiant de la professeure Boni du Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques de l’UdeM. M. Laperrière prépare un doctorat sur Westworld.

Il étudie en particulier les théories que les fans développent sur le Web pour explorer cette production labyrinthique, volontairement entortillée et contournée. Les fans doivent s’y mettre à plusieurs milliers en ligne pour en résoudre les énigmes.

« C’est une série casse-tête », dit le doctorant en reprenant une appellation contrôlée pour décrire ce type de séries. « À chaque épisode, les hypothèses explosent. » Les fans de Westworld ont ainsi percé rapidement la mixité des temporalités du récit et le mystère de l’identité du personnage central de l’homme en noir. Par contre, les têtes se cassent encore sur l’énigme de la localisation du parc thématique. Trois hypothèses s’affrontent : le Sahara, Mars et le fond du Pacifique, avec une nette faveur pour l’océan.

Causes et effets

Comment expliquer ces audacieuses percées ? La technologie joue certainement un rôle. L’enregistrement permet de reprendre les visionnements à volonté et les arrêts sur image pour découvrir les indices finement semés.

La dématérialisation et la multiplicité des plateformes ouvrent aussi les possibilités de la composition. Les histoires commencées sur un écran se poursuivent sur d’autres. Westworld a créé un site touristique du parc, rempli de renseignements utiles pour le décryptage.

 
Photo: Netflix L’enquête policière de la série allemande «Dark» commence en 2019, remonte en 1986, puis en 1953 avec des rebonds en 1921 et des projections jusqu’en 2053. L’investigation se transpose en ligne, où les fans s’échangent des pistes, des hypothèses et des conclusions.

L’enquête policière de la série allemande Dark commence en 2019, remonte en 1986, puis en 1953 avec des rebonds en 1921 et des projections jusqu’en 2053. L’investigation se transpose en ligne, où les fans s’échangent des pistes, des hypothèses et des conclusions.

La professeure Boni pointe versSkam, pur produit de l’intermédialité. La série norvégienne produite par NRKP3 a commencé par un clip en ligne à la mi-septembre 2015. Dix jours plus tard, la diffusion s’arrimait à la télévision traditionnelle. Le récit suit des ados d’une école, chaque saison se concentrant sur un personnage. Des comptes Instagram et Facebook complètent le portait de groupe. Des messages textes envoyés en temps réel éclairent les scènes diffusées.

Fonds et formes

Le plus souvent, comme dans tous ces exemples, le fond épouse la forme dans ce sens que le choix d’une structure éclatée sert un questionnement complexe. « La forme n’est pas un gadget, résume M. Asselin. C’est un outil qui permet d’enrichir le récit. Je n’aurais jamais abordé le thème du suicide d’un enfant si je n’avais pas été capable de l’effacer de l’histoire. »

La troisième saison de Plan B va aussi exposer une situation inacceptable et l’effacer, que le scénariste demande de ne pas éventer. « Dès le départ, avec Plan B, on voulait se servir de la forme pour questionner le spectateur, le questionner sur des enjeux réels. Personne n’a de machine à voyager dans le temps, mais tout le monde se pose des questions sur les conséquences des choix faits et se demande comment il agirait autrement dans la même situation. »

Tout cela dit, il ne faut pas oublier que la nouvelle télé, le plus souvent, c’est de la vieille télé. Il n’y a rien de nécessairement mal dans le linéaire narratif, mais les diffuseurs ne voient pas nécessairement que du bon dans la narrativité éclatée. Il a fallu plusieurs années de négociations pour que Plan B soit acceptée, d’abord à Série+, puis à RC. Et maintenant, pied de nez ultime, la série hors-série a été vendue pour de nouveaux tournages en France, en Allemagne et au Canada anglais.

« Est-ce qu’on a le marché pour ces explorations ? demande M. Asselin. J’arrive à placer mes projets en satisfaisant les deux bouts : celui du grand public et celui des gens plus initiés parce que des diffuseurs essaient eux-mêmes de jouer sur les deux tableaux. C’est assez exceptionnel ce qu’on vit ici. On a eu des shows qui ont fait avancer la télé, les 19-2, les Minuit le soir, les séries de Serge Boucher. Je trouve que, pour la taille de notre marché, on fait des bons shows. Oui, il y a encore des séries convenues, mais il y a aussi beaucoup de recherche et de créations originales. »