Génération «L Word», génération Q

Jennifer Beals (Bette Porter), Katherine Moennig (Shane McCutcheon) et Leisha Hailey (Alice Pieszeckie) dans «Let’s Do It Again»
Photo: Hilary Bronwyn Gayle SHOWTIME Jennifer Beals (Bette Porter), Katherine Moennig (Shane McCutcheon) et Leisha Hailey (Alice Pieszeckie) dans «Let’s Do It Again»

Révolutionnaire, The L Word ? Arrivée en 2004 à Showtime et s’étant étendue sur cinq saisons, la série a mis en avant un groupe de personnages de femmes lesbiennes à une époque où ces dernières étaient quasi inexistantes au petit écran… ou alors au second plan.

Avec ses plans de West Hollywood remplis d’argent et de sexe, cette dramatique a bousculé les codes, parlant des amours de ces femmes, de leurs déceptions. Et puis, une décennie avant que Game of Thrones n’élimine Ned Stark, brisant ainsi le cœur de téléspectateurs outrés que le plus gentil, le préféré, soit ainsi froidement décapité (bye Ned !), The L Word avait créé un choc en faisant mourir l’une de ses héroïnes. Dana Fairbanks, la joueuse de tennis un peu gaffeuse adorée, s’éteignait durant la troisième saison, laissant un vide cuisant dans ce groupe formé de femmes fortes. Parmi celles-ci, on trouvait Shane, une rockeuse incarnée par Kate Moennig, dont la coiffure est devenue aussi iconique que celle de Jennifer « Rachel » Aniston dans Friends.

C’est du reste entre amis que Chloé Robichaud prévoit de regarder le retour de la série culte, rebaptisée L Word : Generation Q (pour queer). Car là où certains pourraient voir un univers extrêmement luxueux rempli de jolies maisons, d’autres ont trouvé un refuge.

« Quand je pense à L Word, je pense à moi, dans le sous-sol de mes parents, en train d’écouter les épisodes en cachette, et d’y trouver un peu d’espoir. » Son espoir pour cette nouvelle mouture ? « Que ce soit un peu plus réaliste, un peu moins glamour. Ou, je dirais, rich and famous, riche et célèbre ? » confie la réalisatrice de Sarah préfère la course. Malheureusement, nous devons la décevoir. La première fois que l’on revoit Shane dans Generation Q, elle descend d’un jet privé. « Oh mon Dieu ! Est-ce qu’elle a la même coupe de cheveux ? » Oui. Et elle a une scène d’amour torride avec une hôtesse de l’air dans une cuisine de luxe. Chloé Robichaud s’esclaffe. « Plus ça change, plus c’est pareil. »

Un monde de différences

Les changements au fil des premières saisons ont néanmoins été nombreux. Principalement en ce qui a trait à la protagoniste par laquelle on entrait dans cet univers, la naïve Jenny qui abandonnait son gentil copain pour tomber dans les bras d’une femme pour la première fois, à savoir l’incandescente Marina. Puis, au fil des épisodes, Jenny perdait les pédales. Jusqu’à sa mort (son meurtre ?), l’un des fils narratifs les plus alambiqués et les plus décriés de la série.

« Hein, quoi ? Attends… Jenny est morte ? ! » lance Thomas Leblanc lorsque l’on mentionne ce détail. Oups. Pardon pour le divulgâcheur livré avec une décennie de retard.

C’est que Thomas n’a pas visionné la dernière saison. La quatrième non plus. Fidèle de la première heure, l’humoriste-chroniqueur radiophonique s’en est tenu aux trois premières saisons. Il a bien fait. Ce sont les meilleures.

Après, les choses ont légèrement commencé à déraper. Surtout pour ladite Jenny, incarnée par l’actrice canadienne Mia Kirshner. « J’étais gai, mais j’avais vraiment des sentiments pour elle », dit Thomas en souriant.

La tangente meurtre et mystère prise dans la dernière saison a toutefois déplu. Même la créatrice, Ilene Chaiken, a dit regretter de l’avoir prise. Ce que beaucoup ont déploré également, c’est la représentation que faisait la série des personnes trans. La façon dont la bisexualité était dépeinte aussi. Choses que l’équipe, menée cette fois par la trentenaire Marja-Lewis Ryan, semble vouloir rectifier avec Generation Q.

Quand je pense à "L Word", je pense à moi, dans le sous-sol de mes parents, en train d’écouter les épisodes en cachette, et d’y trouver un peu d’espoir

Rappelons ici que, lorsque la série a commencé, le mariage gai n’était pas encore légalisé au Canada. « La société évolue et la télé aussi, remarque Chloé Robichaud. Je pense qu’elles peuvent apprendre de leurs… on va dire erreurs, mais je ne sais pas si c’est le mot, pour faire mieux. » Et tant mieux : « Les choses ont tellement changé dans les quinze dernières années. Aujourd’hui, j’ai 30 ans et je vois des jeunes filles vivre leur homosexualité beaucoup plus librement que moi à leur âge. Il y a un monde de différence. »

Un monde qui s’applique à offrir de meilleures représentations de la diversité sexuelle, croit Thomas Leblanc. « À l’époque, nous n’avions ni l’éducation, ni le langage, ni le vocabulaire pour nommer certaines choses, ajoute celui qui anime, en compagnie de l’humoriste Tranna Wintour, le balado consacré aux enjeux LGBTQ+ Chosen Family. « Aujourd’hui, on exige une certaine perfection de la télé, que tout soit réussi. Mais on devrait avoir droit à l’erreur. Et puis, il faut faire la nuance entre une représentation ratée et une représentation volontairement violente. »

S’il compte regarder Generation Q, c’est surtout pour l’un des scénaristes, Thomas Page McBee, dont il est fan. « Je trouve sa réflexion sur la masculinité et les identités transgenres vraiment intéressante. »

Pas juste de la télé

Les premiers épisodes de Generation Q que nous avons pu voir abordent un peu ces enjeux grâce à la présence, entre autres, de l’acteur trans Leo Sheng. La question du mouvement Time’s Up est également soulignée dès les premières minutes. Et la crise des opioïdes est présente à travers une richissime famille fictive qui évoque celle, véridique, des Sackler, le clan derrière la décriée entreprise Purdue Pharma.

« De nos jours, la télé souhaite plaire davantage à l’avant-garde qu’à la madame dans son salon en Ohio, croit Thomas Leblanc. On n’est plus dans le couple d’hommes gais qui adopte un enfant. On est dans quelque chose de super-spécifique. J’ai hâte de voir s’il sera question de politique américaine, d’immigration. J’ai plein de questions. »

Pour Chloé Robichaud, The L Word version 2004 a en effet permis de répondre à plein de questions. « Ça faisait du bien, se souvient-elle. J’étais à une étape charnière de mon identité. Ça me faisait peur, ce sentiment de différence. Cette série m’a aidée dans mon cheminement. »

Des années plus tard, elle-même a créé la superwebsérie Féminin / Féminin, en compagnie de la productrice Florence Gagnon. Son souhait ? Présenter des personnages LGBTQ+ sous un angle plus réaliste que The L Word. Car il faut dire que la sexualité aussi y était dépeinte de façon très glamour. « Il y avait beaucoup de conquêtes, beaucoup de tromperies. Je trouvais que ça avait l’air un peu intense, lance-t-elle en riant. Je me demandais si ce serait nécessairement comme ça. Mais j’étais capable de faire la part des choses et de voir le côté fiction. »

C’est d’ailleurs ce que Thomas Leblanc a aimé dans The L Word : son côté soap, feuilleton. « C’est important de montrer la détresse et les difficultés de la communauté. Mais c’est le fun aussi de montrer la vie de personnages queer riches et heureux. Des gens pour qui ça roule. »

C’est juste de la télé ? Non. « C’est un média qui peut contribuer au changement, répond Chloé Robichaud. Ce n’est pas négligeable, la force des images. »

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L Word Generation Q

Dimanche, Showtime et Crave, à 22 h