Aimer résister à O.D.

Les finalistes d’<em>Occupation double Afrique du Sud</em>
Photo: Sacha Bourque Les finalistes d’Occupation double Afrique du Sud

Pourquoi écoute-t-on Occupation double (O.D.) ? Mais… pourquoi pas ? Parce que la culture du vide, diront certains. Parce que la superficialité, rétorqueront d’autres. Reste qu’en combinant les deux diffusions de dimanche soir, ce sont 1 020 000 personnes qui ont visionné la finale ayant couronné le couple formé de Trudy et de Math. Couronnés, faut-il le préciser, par le vote du public.

Même si l’issue de la compétition qui s’est achevée à l’île Maurice avait fait le tour des réseaux sociaux, moult fidèles se sont quand même précipités en ligne pour voir, en différé, les gagnants nager avec des dauphins en liberté. Extrait choisi : « Le feeling, genre, de les avoir juste à côté de toi… On aurait dit, genre, des anges sous l’eau. Il y en a même un qui m’a regardé. »

Ce sont ainsi 177 000 personnes qui ont regardé le dauphin regarder Math 20 heures après la finale, en rattrapage, sur le site Noovo, qui héberge, entre autres, les productions de V. D’autres retardataires ont suivi, les chiffres ont augmenté et seront compilés. Beaucoup aimeraient le nier, mais… Ça fait justement beaucoup. Beaucoup de gens.

Certes, certains de ces fans jureront ne jeter qu’un oeil, juste un petit, hein, et juste à l’occasion, sur la téléréalité animée par Jay Du Temple. Presque en s’excusant de le faire. Agacé, Jay ? Pas du tout. « S’il y en a qui sentent le besoin de se justifier, ça leur appartient », lance l’animateur joyeusement.

Et puis, ajoute-t-il, la franchise O.D. ne vient pas sans un passé. « Moi le premier, quand j’ai pris la barre de l’émission, je ne savais pas qu’on allait devenir, entre guillemets, si cool. Aujourd’hui, je ne considère plus ça [comme] quétaine. Je ne dis pas que ça l’était, mais… dans la croyance populaire, oui. »

En effet, l’émission était loin d’être « branchée-hipster » lorsque V a récupéré il y a trois saisons le concept diffusé jusqu’en 2013 sur les ondes de TVA. Tout semble avoir changé lorsque la chaîne a choisi de donner les clés du temple à Jay. Tiens, voilà, c’est toi le patron de l’amour et le fixeur des coeurs !

Après Éric Salvail, Joël Legendre, Pierre-Yves Lord et Sébastien Benoît, JdT a rapidement trouvé son ton dans l’émission produite par Julie Snyder. Un ton doté d’un sourire en coin, d’un brin d’ironie. Efficace. « Son deuxième degré a attiré plein de nouveau monde qui regarde l’émission d’une tout autre façon », remarque Brigitte Vincent, vice-présidente générale contenu pour V Médias. En effet, par rapport à l’année dernière, l’auditoire télé a connu une augmentation de 40 %. Celui en ligne de 20 %. « Des gens que je n’aurais jamais soupçonnés de suivre l’émission ont commencé à le faire. Je suis allée chez le médecin, par exemple. L’écran était allumé sur O.D. »

La téléréalité est en santé. Avec l’humoriste stylé, cette bande de célibataires compétitionnant pour une maison a trouvé une niche. Pas seulement parce qu’il y a du drame, du soleil et des observations «songées» (« Rappelez-vous, mesdames, de ne jamais sous-estimer le pouvoir de la moustache. »). « On s’entend, ça reste une téléréalité de dating, rappelle Jay Du Temple. Mais, curieusement, c’est un show très humain. Je ne sais pas à quel point les gens le réalisent. »

Lui dit avoir réalisé, non, compris, tout plein de choses en observant les réactions des candidats. « J’ai énormément appris sur moi, sur ma génération, sur le Québec d’aujourd’hui. »

Par exemple ? Qu’est-ce que cette occupation à deux nous enseigne sur la province ? « Qu’on aime les personnages plus doux. Qui ont des parcours plus difficiles. Qu’on a un côté très empathique, très protecteur. Alors que les Américains, eux, tripent sur les personnages de téléréalité méchants. »

Brigitte Vincent abonde en ce sens : « Les téléspectateurs ont une plus grande sensibilité que par le passé. Sur toutes sortes d’enjeux importants. Que l’on ait présenté Khate, première femme trans à participer à O.D., pour moi, c’est exceptionnel. » Et lorsqu’on lui demande si elle changerait quelque chose dans cette saison, la vice-présidente tranche d’emblée : « Rien. Je ne corrigerais rien. »

Engagé dans la discussion

La question « Comment peut-on être féministe et aimer O.D. ? » a été abordée par Urbania à quelques reprises. La balado Les Ficelles présente également l’émission avec un point de vue engagé. « Tant mieux si ça fait jaser, tant mieux si les gens s’interrogent sur des sujets variés, remarque Jay Du Temple. Même moi, je me suis fait prendre à ce jeu. »

Et lui-même, aurait-il joué s’il n’était pas animateur et humoriste célèbre ? Aurait-il fait partie des 1500 personnes ayant auditionné en mai dans l’espoir de se retrouver dans la maison (pardon, les trois maisons) de l’émission ? « Hummmmm, au début j’aurais dit un non très franc. Mais maintenant, je dirais peut-être. »

Peut-être, parce qu’il n’y a rien qui ressemble à Occupation double, affirme-t-il. « Une journée, t’es dans la maison, il y a un party, c’est le fun. Le lendemain, t’es au Rwanda, et tu vois des gorilles avec une fille que tu connais depuis quinze minutes. C’est aussi trois mois sans téléphone, entouré d’autres êtres humains, où tes émotions sont mises à rude épreuve. J’ai l’air de faire de la psycho-pop à cinq cennes, mais ça pousse à faire un travail sur soi. »

Et pour convaincre les sceptiques, ceux qui résistent, encore et toujours à la folie O.D., quelle carte sortirait-il ? Silence au bout du fil. Puis : « Ma patronne dirait que cette personne devrait essayer. Moi, je lui dirais de se nourrir de ce dont elle veut se nourrir. »

Comme les dauphins en liberté.

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