Courts en séries

C’est une portée sociale que la réalisatrice Geneviève Rioux a souhaité atteindre avec «Moi, j’habite nulle part». Ce drame se déroule dans une maison d’hébergement pour femmes et est tourné à hauteur d’enfant.
Photo: ICI Radio-Canada C’est une portée sociale que la réalisatrice Geneviève Rioux a souhaité atteindre avec «Moi, j’habite nulle part». Ce drame se déroule dans une maison d’hébergement pour femmes et est tourné à hauteur d’enfant.

Autrefois, l’appellation « série courte » évoquait les mots « petit sketch », « petit gag », « petit punch ». En bref, le style popularisé par Bref. Les mini-épisodes créés par l’humoriste français Kyan Khojandi qui, encore aujourd’hui, demeurent un modèle du genre. Mais la websérie se multiplie. Le format explose. Et sa portée va au-delà du rire. Même si on s’esclaffe toujours en court.

« C’est vrai qu’il y a beaucoup d’humour, d’ironie, remarque Geneviève Rioux. C’est le fun, c’est bon pour la société. » C’est toutefois une portée sociale que la réalisatrice a souhaité atteindre avec Moi, j’habite nulle part. Se déroulant dans une maison d’hébergement pour femmes, et tourné à hauteur d’enfant, ce drame teinté d’espoir aborde le sujet de la violence conjugale. Son espoir à elle ? « Que la série puisse sauver quelqu’un. »

Et elle ne parle pas de façon métaphorique. Quand elle dit sauver, elle veut réellement dire sauver. Car, dans ce cas précis, le format court acquiert une puissance autre que simplement créatrice. Il permet à celles qui sont prises dans un cercle de violence de visionner la série rapidement. Loin des regards.

En écrivant le scénario avec Gabriel Sabourin, Geneviève Rioux avait d’ailleurs en tête une mère dont le mari est rendu dangereux, qui n’ose pas parler, ou demander de l’aide. Qui a peur pour ses enfants, qui se demande comment elle pourra payer le loyer. « Je voulais que cette spectatrice puisse regarder notre série en cachette. Qu’elle puisse se dire que partir est possible. Et que dans les maisons d’hébergement, elle sera accueillie gratuitement. Encadrée. »

Chaque épisode se termine ainsi sur le numéro de SOS violence conjugale. Et le propos, qui offre des parcelles de lumière, des idées d’issues, permet de croire qu’une autre vie, dénuée de violence, est à portée de main.

Une deuxième saison est présentement en processus de création. Parlant de création, cette grande téléphage et bouquineuse qu’est Geneviève Rioux ajoute trouver dans la série courte sur le Web un parallèle avec la lecture. « De la même façon que l’on peut décider de visionner un seul épisode ou plusieurs, on peut choisir de lire deux ou trois chapitres à la fois, ou dévorer un roman en quelques heures. »

Et son expérience du format ? « Pendant un moment, je pensais que la websérie courte était réservée aux trentenaires, répond-elle honnêtement. Moi, je n’ai pas 30 ans… mais j’ai des choses à dire ! Aujourd’hui, je vois que ça peut toucher toutes les générations. Et L’âge adulte, j’adore ça ! »

 
Photo: ICI Tou.tv Pour une nouvelle fois, «L’âge adulte», l’oeuvre brillante imaginée et scénarisée par Guillaume Lambert, se retrouve en nomination aux C21 International Drama Awards de Londres, dont les lauréats seront annoncés le 5 décembre.

Elle n’est pas la seule. Pour une nouvelle fois, l’œuvre brillante imaginée et scénarisée par Guillaume Lambert se retrouve en nomination aux C21 International Drama Awards de Londres, dont les lauréats seront annoncés le 5 décembre. Et pas contre n’importe qui : contre sa série préférée à lui, Fleabag. C’est aux côtés de ce succès surprise signé par l’Anglaise Phoebe Waller-Bridge que « Adulthood » compétitionnera pour le titre de Best returning comedy-drama series. Une catégorie que l’on pourrait appeler « Meilleur série comique-dramatique qui n’en est pas à sa première saison ».

L’âge adulte chez les grands

Les exploits de L’âge adulte ne s’arrêtent pas là. L’ensemble est aussi en lice pour le prix de la meilleure série dramatique courte et numérique en compagnie de… Fourchette, de Sarah-Maude Beauchesne. Énième preuve, s’il en fallait une, que le format se porte bien, très bien au Québec. « On est en train de défoncer le plafond de verre avec des projets portés par une écriture forte. »

Et c’est en force que Guillaume Lambert est arrivé, en 2017, avec ses dialogues mordants, ses situations somptueuses. « Il y avait un momentum, croit le créateur. Et un grand intérêt pour les formes nouvelles. » 

 En pleine forme, son écriture drôle, fine et teintée juste ce qu’il faut de « ark caca, ark caca », a séduit sur trois saisons. « J’y suis allé avec mon cœur », révèle celui qui, dans sa démarche artistique, sent le besoin de « faire explorer les formats ». Et qui a trouvé dans celui de la série courte « un terrain de jeu peu exploré ». « Le Web m’a permis de créer un triptyque kaléidoscopique de points de vue. De réaliser tous mes fantasmes. »

Et ce, à sa façon, avec sa signature si particulière. Malgré le budget parfois solidement serré. « Je ne sais pas si l’on devient créateur du Web par passion ou par défaut, souligne le finissant en cinéma de l’INIS cuvée 2010. Mais, dans tous les cas, et dans la contrainte, on réussit à offrir des produits forts et originaux. »

Pendant un moment, je pensais que la websérie courte était réservée aux trentenaires. Moi, je n’ai pas 30 ans… mais j’ai des choses à dire ! Aujourd’hui, je vois que ça peut toucher toutes les générations.

 

Car la télé traditionnelle au Québec est encore, selon Guillaume Lambert, « un peu conservatrice ». « Je pense toutefois que, d’ici quelques années, la notion de format va se transformer. On ne parlera plus de Web, de petit écran, de court, de long. On va simplement parler de contenu. »

Une idée que partage Éric Piccoli, un vétéran de la websérie d’ici. « Vétéran ? Man, je me sens vieux. » D’accord, on reprend : jeune vétéran. C’est que le trentenaire joue avec le format depuis une décennie déjà. Après avoir exploré la science-fiction avec Temps mort, puis Projet M, l’inspiré cinéaste et producteur de Babel Films a pris une voie qu’il qualifie de « peut-être plus sociale » avec la célébrée série Écrivain public.

Prise de risque

Justement, il est en plein montage de la troisième saison de cette œuvre aux accents documentaires mettant en vedette Emmanuel Schwartz. Homme occupé, il travaille aussi sur l’adaptation de Je voudrais qu’on m’efface, en compagnie de Florence Lafond.

Cette websérie de huit épisodes de quinze minutes est inspirée du premier roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette, paru en 2010. Le récit du livre se déroule à Hochelaga. Éric Piccoli a choisi de transposer l’action ailleurs. Raison ? « Je trouvais que j’avais fait le tour d’Hochelag’avec Écrivain public, répond-il. Nous allons donc tourner à Saint-Michel, où j’ai grandi. Et l’autoroute 40 va jouer un rôle omniprésent dans le visuel. »

Côté jeu, le format court permet de s’amuser, de créer, d’aller plus loin. « Les habitudes des gens ont changé, la télévision s’est transférée sur le Web. Et elle s’est transformée. Elle répond de plus en plus aux envies du public. » Et ces envies, quelles sont-elles ? « Une certaine prise de risque. Du contenu qui n’a pas été filtré par des millions de processus. Des sujets abordés de façon honnête, parfois crue. »

En effet, contrairement à l’idée reçue voulant que les spectateurs douillets aiment se réfugier au chaud dans une bulle de contenu consensuel classique, selon le réalisateur, c’est en sortant des sentiers rebattus deux cent soixante-douze fois que l’on réussit à les séduire.

Éric Piccoli, par exemple, ne prévoyait pas qu’Écrivain public plairait autant au public, justement. « J’essaie de faire des projets à pertinence sociale, qui ouvrent des discussions. De là à dire que je m’attendais à ce que parler de pauvreté et d’analphabétisme pogne… ! »

Cela dit, le temps est peut-être venu pour plus de compassion, plus d’ouverture, plus de douceur. « Les gens sont écœurés d’être cyniques et découragés. Ils ont besoin d’histoires qui dénoncent, qui créent des ponts et un dialogue. »

Et quand les dialogues à l’écran sont aussi bien écrits en plus, le format court convient — et convainc.

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