«Servant» est servi

«Servant», c’est un huis clos, ou presque, porté par un couple rongé par des tensions terribles, des disputes magistrales, des phénomènes surnaturels inexplicables, et n’arrivant pas à accepter la perte de son nouveau-né.
Photo: Apple TV + «Servant», c’est un huis clos, ou presque, porté par un couple rongé par des tensions terribles, des disputes magistrales, des phénomènes surnaturels inexplicables, et n’arrivant pas à accepter la perte de son nouveau-né.

Un ce matin de novembre, la météo new-yorkaise semble reproduire l’ambiance de la série Servant. Le ciel est gris et oppressant. Quelque chose gronde (ou sont-ce les vibrations du métro ?). C’est pourtant à Philadelphie qu’a été tourné — et que se déroule — ce thriller dramatique psychologique horrifique. Même si c’est l’autre « grosse pomme », celle d’Apple TV+, qui la diffuse.

L’ensemble est coproduit et coréalisé par M. Night Shyamalan. Le cinéaste à la carrière en dents de scie y présente un couple nanti. Elle, journaliste d’actualité à la télé. Lui, chef cuisinier. Lorsque nous faisons leur connaissance, ils ont perdu leur enfant. Pour traverser leur deuil, ils ont remplacé l’enfant perdu par une poupée, incroyablement réaliste. Elle remplit le vide causé par la disparition. Ils ont même engagé une nounou pour en prendre soin.

Lorsqu’on s’engage, pour notre part, dans l’hôtel où se déroulent les entrevues de Servant, on entend Tony Basgallop, le scénariste, apostropher Toby Kebbel, l’acteur : « Alors, combien de fois t’as déjà répété la même chose ? »

C’est que, dans les tables rondes organisées pour discuter de grosses productions de ce type, les mêmes questions ont tendance à revenir. Et les interviewés, à se répéter. L’immortelle « Qu’est-ce qui vous a inspiré ? » n’est jamais bien loin. Sitôt que l’on prend place dans la pièce où se tiennent les entretiens, une consœur envoie ladite question au scénariste : « Pouvez-vous nous dire ce qui vous a inspiré à écrire cette série ? »

En bon pro, Tony Basgallop répond qu’après avoir eu des enfants, il s’est mis à avoir peur de leur faire accidentellement du mal. « Je ne me sentais pas prêt à être parent. J’ai donc imaginé ce qui pourrait arriver de pire. » Le fruit de cette imagination a donné ce Servant. Un huis clos, ou presque, porté par ce couple rongé par des tensions terribles, des disputes magistrales, des phénomènes surnaturels inexplicables, et n’arrivant pas à accepter la perte de son nouveau-né.

« Pensez-vous que c’est la raison pour laquelle les gens achètent de plus en plus de chiens robots ? Parce qu’ils ont peur d’avoir des bébés ? » s’enquiert alors notre consœur, poussant Tony à lever un sourcil étonné. Visiblement, il n’a pas consulté les récentes statistiques en matière de compagnons canins robotisés. Il enchaîne donc en racontant le procédé de création. « J’avais écrit deux épisodes. Ils traînaient dans mon tiroir. Je les ai donc filés à la compagnie de production Escape Artists en disant : “Vendez-moi ça pour 20 $!”»

Je mise sur ma façon de bouger ma caméra à telle vitesse, à tel moment, à tel angle et avec tel éclairage. Je compte aussi sur mes techniques de dinosaure — sans effets spéciaux et sans grand montage — pour que vous oubliiez absolument tout (votre téléphone, votre ordinateur, votre taco au micro-ondes) pour dévorer le tout.

Puis, « de manière typiquement hollywoodienne », le producteur Jason Blumenthal en a glissé un mot à M. Night Shyamalan durant un dîner d’affaires. De manière tout aussi hollywoodienne, ce dernier a feint l’intérêt. Mais quand il a fini par lire les mots de Tony Basgallop, il n’a plus eu à feindre quoi que ce soit.

Reconnaître les signes

C’est que, dans ce récit, le réalisateur de Signs a vu les signes, ou plutôt les influences, de son propre travail. Ainsi, dans Servant, MNS a détecté des traces de son Split. De Glass, aussi. M. Nuit énumère ces traces : « Il y avait une forme de minimalisme. Un côté contenu. De l’humour noir. Des gens agissant de manière maniaque — pour une raison. Sous le divertissement se cachait du sombre. C’était un mélange de genres. Une soupe. »

Mais la soupe de Servant n’est pas que métaphorique. On y ouvre boîte de conserve Campbell sur boîte de conserve Campbell. La nourriture est omniprésente. Particulièrement pour le chef affligé, qui tente d’oublier sa tristesse en concoctant des croquembouches. « C’est une façon pour lui de contrôler sa vie, note M. Night Shyamalan. Puisqu’il n’a pas pu contrôler ce qui lui est arrivé. Il cherche donc constamment le plat parfait, la saveur parfaite. C’est presque une obsession. » Parlant de « presque obsession », on retrouve dans la série moult scènes de bain. Le cinéaste avait d’ailleurs fait de l’immersion en eau stagnante un élément de son Lady in the Water, un de ses films les moins bien reçus, paru en 2006.

Notons ici que la « servante » du titre est incarnée par Nell Tiger Free, une actrice que les fidèles de Game of Thrones reconnaîtront comme « la seconde des deux comédiennes à avoir joué Myrcella Baratheon ». En entrant joyeusement dans la pièce ce jour-là, elle ignore tout le monde pour lire à voix haute son horoscope sur son téléphone : « L’intimité émotionnelle est essentielle à votre bonheur. Il vous faut un partenaire qui fait attention à vous. » Le contraire ne pourrait être moins vrai dans la série, où son personnage isolé ne semble connaître aucune intimité. Si ce n’est avec la poupée-bébé. « C’est une femme à la fois bizarre, perturbante et attachante », résume-t-elle.

Et s’il nous fallait, nous, résumer l’ensemble, nous utiliserions une réplique lancée par un personnage secondaire en fin de saison. « Quand nous sommes parents, chaque jour est une alerte Amber. » À cette mention, Nell Tiger Free lance joyeusement : « Moi, je n’ai pas d’enfants ! J’en suis encore une ! »

Mais Lauren Ambrose, qui prête ses traits à la mère endeuillée, approuve. « Oh oui, j’ai des petits. Et je comprends leur fragilité. Leur résilience incroyable aussi », confie celle qui tient un premier grand rôle au petit écran depuis l’iconique Six Feet Under, l’une des œuvres qui ont lancé la « révolution télévisée » au début du siècle. « Oh God, laisse-t-elle tomber. Mon cœur se brise en pensant à la douleur de mon personnage. »

Tout dévorer

Le cœur du public inondé de contenu trouvera-t-il une place pour visionner ENCORE une autre production ? M. Night Shyamalan, qui en plus de coproduire a réalisé les épisodes 1 et 9, pense que oui. « Je mise sur ma façon de bouger ma caméra à telle vitesse, à tel moment, à tel angle et avec tel éclairage. Je compte aussi sur mes techniques de dinosaure — sans effets spéciaux et sans grand montage — pour que vous oubliiez absolument tout (votre téléphone, votre ordinateur, votre taco au micro-ondes) pour dévorer le tout. »

 
Photo: Apple TV+ Le réalisateur M. Night Shyamalan

Et puisque l’on parle de bouffe, une autre question fuse autour de la table. Elle est adressée à Toby Kebbel et à Rupert Grint, acteurs et amis dans la vie : « Combien de steaks au fromage Philadelphia avez-vous mangés durant le tournage ? » Bons joueurs, les copains répondent, le visage étonnamment impassible : « Cinquante-trois. » « Ouais mec, cinquante-trois. »

Visiblement, les deux Anglais vêtus de chics manteaux à collet ont développé, sur ce plateau, une véritable « bromance » (nous aimerions proposer le terme « gamitié »). Tobby joue le cuisinier. Rupert, son beau-frère américain. Ou, comme il le décrit : « Un prince impétueux du district financier. Un hédoniste sans responsabilités qui aime boire et fumer. » Un bon vivant qui se balade avec des bouteilles de La Tache et de Sine Qua None à la main. En résumé : un rôle drôlement différent de celui de « Ron l’ami rouquin de Harry Potter » qui a fait sa renommée. Dixit son pote Toby : « Nous connaissons tous Rupert grâce à son travail fantastique au cinéma. Mais cette fois-ci, il est véritablement splendide. Shakespearien ! »

Dans un ordre d’idée similaire : la question « ciné versus télé » semble beaucoup travailler M. Night Shyamalan. « Je passe beaucoup de temps à me demander pourquoi les gens trouvent qu’un film de 160 minutes, c’est trop long, alors qu’ils sont prêts à enchaîner plusieurs épisodes d’une série pendant six heures, lance-t-il jovialement. Est-ce parce qu’ils ont le choix d’arrêter ou de continuer plutôt que de devoir se taper le tout d’un coup ? »

D’ailleurs, si on lui en laisse le choix à lui, le coproducteur, Servant sera beaucoup plus long que les dix épisodes tournés pour l’instant. « Si tout se passe bien, je planifie conclure la série à 60. » Conclusion à venir, donc.

Le Devoir a séjourné à New York à l’invitation d’Apple TV+.

Un drôle de plat

Depuis le succès sensationnel de son Sixth Sense, en 1999, M. Night Shyamalan a connu des hauts (voir Split) et de très bas (voir ou passer outre The Last Airbender). Après une série de « presque séries », comme il dit, il offre finalement ce premier projet télé.

Il a beau nous assurer qu’il ne pensait pas DU TOUT au fait que les abonnés du service Apple TV+ (sur lequel Servant sera diffusée) visionneront probablement Servant sur leur cellulaire, la série semble spécialement conçue pour être vue sur un appareil mobile.

Notons aussi que la direction photo est l’oeuvre du fidèle Mike Gioulakis, qui a également travaillé avec Jordan Peele sur l’encensé Us. Les très gros plans sont nombreux. Ici, un ventilateur pour montrer qu’il fait chaud à l’intérieur. Là, un thermomètre pour évoquer la canicule extérieure. Mais c’est vraiment en dedans que nous sommes presque tout le temps. Dans une luxueuse maison. Dans la chambre où la gardienne prie. Dans la baignoire où la maîtresse de maison se détend. Aux fourneaux où l’époux fait des expériences. Crème glacée au homard. Anguille apprêtée vive.

Le premier épisode est à point, la suite se dissout un peu. Côté liquides, le vin occupe une place de premier choix. Mais le traitement est quelque peu étrange. (Vous entendrez des phrases telles que : « On s’est saoulés l’autre soir avec deux bouteilles de grenache et de syrah » ou, à la lecture d’une étiquette : « Zin… fan… del ? »)

En somme, Servant sert un mélange de genres curieux qui tantôt donne faim de savoir, tantôt coupe l’appétit pour la suite. Voilà un drôle de plat, qui s’apprécie peut-être mieux froid.

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Servant

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