Les câblodistributeurs en première ligne

En annonçant le lancement de son service en avril, Disney a prédit qu’il attirerait entre 60 millions et 90 millions d’abonnés d’ici 2024.
Photo: iStock En annonçant le lancement de son service en avril, Disney a prédit qu’il attirerait entre 60 millions et 90 millions d’abonnés d’ici 2024.

Il n’y a rien de tel qu'une souris pour faire un effet bœuf. Le lancement, mardi, du service de lecture en continu Disney+ a été reçu avec les superlatifs réservés aux moments révolutionnaires. « La télévision ne sera probablement plus jamais la même », a résumé le Los Angeles Time.

La confirmation est arrivée le temps de crier câblodistribution. Le lendemain, mercredi donc, Cossette Média révélait que 42 % des cotes d’écoute des 20 émissions les plus regardées depuis septembre au Québec proviennent des enregistrements. Il s’agit d’une hausse de 40 % par rapport à l’automne 2018.

En clair, le nouveau mode de visionnement popularisé par le flux des services de contournement fait que les chaînes traditionnelles ne se regardent plus en direct. L’habitude frappe toutes les émissions et surtout les séries, maintenant plus visionnées en différé. Et les jeunes ont encore plus abandonné le rendez-vous fixe. La télé n’est déjà plus la même.

« L’arrivée de Disney s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus vaste », explique le professeur Éric George de l’École des médias de l’UQAM, spécialiste de la transformation des industries culturelles à l’ère numérique. « La grande nouveauté, c’est l’articulation entre la production et la distribution. Disney, Netflix et d’autres contrôlent l’ensemble de la filière audiovisuelle. Ce sont aussi des entreprises étasuniennes et en même temps transnationales, ce qui remet largement en cause toute l’organisation des industries culturelles au Canada, au Québec et puis dans la plupart des pays dans le monde. »

«Follow the money»

Disney a investi environ 3,75 milliards depuis deux ans pour développer une technologie adaptée. Ce qui n’a pas empêché le service de connaître des ratés techniques dès les premiers jours.

L’abonnement à son service coûte moins de 7 $ US par mois, ou 70 $ pour l’année, ou encore 13 $ mensuellement pour obtenir en prime la chaîne Hulu et le service des sports ESPN. AppleTV+ ne demande que 5 $ US par mois, et l’achat du décodeur vient avec une année de service gratuite. De même, Amazon offre l’abonnement à son service de diffusion aux abonnées de son service Prime qui offre la livraison gratuite à certaines conditions. HBO Now reste déjà le plus cher du lot des pure players à 15 $ mensuels.

Netflix demande 9 $US et les évaluations lui attribuent environ 145 millions d’abonnés dans le monde. En annonçant le lancement de son service en avril, Disney a prédit qu’il attirerait entre 60 millions et 90 millions d’abonnés d’ici 2024. L’action a immédiatement bondi.

Qui sait si ces prix raisonnables — l’équivalent d’au plus un billet de cinéma — demeureront ? Le modèle d’affaires semble reposer sur l’expansion en massifiant les abonnements pour ensuite fidéliser les consommateurs et à la longue hausser les tarifs.

Le plan de développement repose aussi nécessairement sur une offre de produits bien garnie. Le catalogue de Disney+ rassemble environ 7000 œuvres, dont les mégasuccès mondiaux de Pixar, la série des Star Wars et toutes les productions actuelles et à venir des Studios Marvel, sans oublier, bien sûr, les éternels dessins animés de Mickey & cie. La chaîne en ligne va y ajouter des productions originales, dont plusieurs séries inspirées des bédés de Marvel et une série tirée de l’univers de La guerre des étoiles.

La proposition vise le divertissement familial. Tout comme HBO Max, prévu au printemps, va combiner l’offre exceptionnelle de sa chaîne spécialisée au catalogue quasi centenaire de Warner Bros. et aux divertissements pour enfants des Looney Tunes et du Cartoon Network.

Au total, en s’abonnant à deux ou trois de ces services, un téléspectateur accède à des centaines de milliers d’heures de contenu constamment bonifiées par des productions de très haute tenue, mais à peu près aucune du Québec, ou si peu. Sylvain Lafrance, du Pôle média de HEC Montréal, a déjà eu cette formule-choc : la télé va exister dans vingt ou trente ans ; le problème c’est de savoir si le Québec sera encore dedans.

Miroir et fenêtre

Robert Armstrong, qui vient de lancer le livre La télévision au Québec. Miroir d’une société (PUL), salue la formule pessimiste et en rajoute à sa manière. Il demande si la télé nationale aura encore la capacité de générer un miroir et une fenêtre, une glace pour s’examiner et une ouverture sur le monde.

« Les gens se tournent davantage vers les médias numériques dominés par les intérêts étrangers, dit-il en entrevue au Devoir. Ils ne se voient pas de la même façon dans ces émissions. La fiction sur Netflix est formidable, mais les Québécois ne peuvent pas s’y voir. En plus, les fictions nationales sont tournées avec de moins en moins de moyens. »

M. Armstrong est un ancien cadre supérieur du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) et de Téléfilm Canada. Son livre étudie sur le long terme la transformation de la télé au Québec, de ses balbutiements après la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à la révolution numérique en marche qui bouscule tous les aspects du huitième art, de la conception à l’écriture des émissions, de leur production à leur diffusion.

« Disney ajoute un grand joueur qui amplifie le problème de la division entre les entreprises qui diffusent des images et du son et qui sont réglementées et des concurrentes qui ne le sont pas, souvent des compagnies étagères, dit-il en entrevue. Ce qui ajoute un poids supplémentaire sur les entreprises réglementées. Comme le coût d’abonnement à ces géants du Web est moindre, notamment parce qu’ils ne sont pas taxés, comme ils n’ont pas à respecter les quotas de contenu canadien, la lutte ne se fait pas à armes égales. »

Les experts prévoient aussi des répercussions fondamentales sur les systèmes de câblodistribution, qui pourrait à terme devenir de simples tuyaux Internet pour faire passer le matériel numérique des autres. « Ces compagnies sont réellement en crise et elles ne savent pas comment réagir », résume le professeur Aldo Musacchio de l’Université internationale Brandeis, expert en stratégie du streaming, dans une entrevue accordée cette semaine au site de nouvelles scientifiques Futurity. « Le streaming va l’emporter. L’équilibre pourrait se créer entre des compagnies d’agrégation de contenus, comme les services de câble d’aujourd’hui, mais le streaming va remporter cette guerre. YouTube, Hulu, Netflix et les autres semblables vont contrôler ces regroupements. »

Une question d’équilibre

Adieu, vieille télé, donc, et plus rien ne va ? Les experts québécois répliquent qu’il est encore temps de rééquilibrer le jeu.

Le professeur George note que la production d’ici va rester marginale sur les grandes plateformes comme Netflix, où elle sera d’ailleurs difficile à découvrir. « Il faut insister sur le fait que oui, Netflix a une place au Canada, mais que cette place repose sur des accords de coproduction. On pourrait aussi faire jouer les acteurs les uns contre les autres. »

Il souhaite en même temps le développement des plateformes locales comme Illico et Tou.tv. Il souligne en passant que sur la première, propriété de Québecor, se retrouve du contenu original, mais aussi beaucoup d’émissions doublées.

Robert Armstrong ajoute des propositions encore plus concrètes. Il note que Québec impose la TVQ depuis le 1er janvier 2019 aux entreprises numériques et il souhaite que le fédéral suive avec la TPS. Il souhaite une taxe de 3 ou 3,5 % sur les revenus bruts des mêmes grandes entreprises. Cette « redevance » sans le nom serait versée aux revenus généraux de l’État qui pourrait y puiser de l’aide aux financements du contenu. Il parle de faire entrer tous les joueurs dans le périmètre du CRTC.

Le Conseil a décidé à la fin des années 1990 d’exempter les services numériques de son cadre réglementaire. L’exemption n’a jamais été levée.

« Il y avait des craintes politiques d’interférer avec des entreprises très largement étrangères, voire américaines, dit l’ancien cadre du CRTC. Il y avait une certaine timidité du gouvernement fédéral, le responsable ultime dans ce domaine. Ça continue, et un choix différent aurait changé quelque chose. »

Est-il trop tard pour faire le bon choix ? « Non, répond M. Armstrong. Le Parti libéral a pris des engagements aux dernières élections pour rendre le terrain plus équitable. Maintenant que l’accord de libre-échange est renégocié avec les États-Unis, je pense que le fédéral a plus de marge de manœuvre. »

On verra donc si le nouveau gouvernement minoritaire accouchera d’une souris ou fera un effet bœuf…

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