«The Crown 3»: reine de glace

Se déroulant de 1964 à 1977, les dix nouveaux épisodes mettent en scène une reine plus mûre, mère de quatre enfants, vêtue sévèrement — les «swinging sixties»​ ne sont pas sa tasse de thé.
Photo: Netflix Se déroulant de 1964 à 1977, les dix nouveaux épisodes mettent en scène une reine plus mûre, mère de quatre enfants, vêtue sévèrement — les «swinging sixties»​ ne sont pas sa tasse de thé.

En incarnant Elizabeth II avec une grâce royale et une aisance indéniable dans les deux premières saisons de la série The Crown, Claire Foy a mis la barre bien haut pour sa remplaçante. Sans surprise, Olivia Colman, oscarisée pour son interprétation époustouflante de l’instable et vulnérable reine Anne dans La favorite, de Yorgos Lanthimos, s’est avérée à la hauteur. Parions que la reine d’Angleterre elle-même sera bluffée !

Il est toutefois dommage que la série, produite par le cinéaste Stephen Daldry (Billy Elliott) et créée par le scénariste Peter Morgan (Sa Majesté la reine), se révèle ici un véhicule bien morne et rigide pour la magistrale actrice. Les décors somptueux n’ont pourtant pas changé, mais ils paraissent froids, trop grands, déserts. La reine y est souvent présentée à distance, de dos.

Plus que jamais, la souveraine est engoncée dans le lourd protocole qu’impose la couronne, déconnectée de ses émotions. On est bien loin de l’image de la bonne mamie d’aujourd’hui versant une larme le jour du Souvenir ou posant tout sourire les mains dans les poches.

Quant à la structure narrative, on a opté pour des épisodes fermés, centrés sur différents membres de la famille royale. Exit le souffle épique qui portait les précédentes saisons. Le plus distrayant du lot tourne autour de l’escapade américaine de la princesse Margaret, incarnée avec panache par Helena Bonham Carter, qui n’arrive malheureusement pas à se fondre dans le personnage.

Le plus ennuyant est sans contredit celui s’intéressant aux états d’âme du prince Philip, auquel Tobias Menzies (Game of Thrones) insuffle un savant mélange d’élégance, d’arrogance et d’humanité, complètement obsédé par les exploits des astronautes de la mission Apollo 11. Imaginez un épisode presque complet à regarder le duc d’Édimbourg rivé au petit écran…

Tout au plus a-t-on préservé l’esprit critique propre à The Crown. Nul doute que les Windsor n’aimeront pas se voir dépeints comme des êtres oisifs, insignifiants, sans vision, dépassés par la réalité, mal avisés. Ainsi, lorsque l’Angleterre du socialiste Wilson (Jason Watkins) traverse une grave crise financière, Philip se lamente parce qu’il a dû vendre son yacht et ignore s’il pourra continuer à jouer au polo.

Évoluent aussi quelques intrigants dans cette famille, dont la reine mère (Marion Bailey) et lord Mountbatten (Charles Dance) : « Ne tourne jamais le dos au grand amour et méfie-toi de ta famille », dira Wallis Simpson (Geraldine Chaplin) peu après le décès d’Edward (Derek Jacobi), qui abdiqua le trône d’Angleterre par amour pour elle, au jeune prince Charles (Josh O’Connor), sur le point de perdre son premier amour, la future Camilla Parker-Bowles (Emerald Fennell).

Bref, cette galerie de portraits royaux est peu flatteuse et, hélas ! peu fascinante, malgré tout l’argent mis à l’écran et le prestige de la distribution — on aura droit à une courte apparition du grand John Lithgow dans le rôle de Churchill. Si la tendance se maintient, l’aspect historique de l’ambitieuse saga pourrait bien s’étioler au profit d’une essence people. On n’a qu’à lire les unes des magazines sur le sujet pour s’en convaincre.

Parfum de scandale

Et la reine dans tout cela ? Se déroulant de 1964 à 1977, les 10 nouveaux épisodes mettent en scène une reine plus mûre, mère de quatre enfants, vêtue sévèrement — les swinging sixties ne sont pas sa tasse de thé. « Une vieille chauve-souris ! » s’exclame-t-elle, dans le premier épisode, en comparant le timbre sur lequel elle apparaît aux premières années de son règne et le nouveau timbre à son effigie.

De monarque médiocre aux allures de provinciale coincée, Elizabeth est devenue une femme consciente des limites de son pouvoir, s’accrochant à l’image d’idéal qu’elle doit, croit-elle, envoyer au peuple. Parfois jusqu’à l’aveuglement. Parfois jusqu’à négliger la princesse Anne (Erin Doherty), plus délurée que Charles, parce qu’elle n’est pas promise au trône. Parfois jusqu’à traiter froidement Charles, oubliant qu’il est d’abord son fils avant d’être futur roi d’Angleterre — le sera-t-il vraiment un jour ?

Reléguée au rang de personnage secondaire, la reine qu’incarne Olivia Colman semble sous son aspect glacial couvrir un feu qui la brûle de l’intérieur. Et c’est sans doute dans l’épisode qui fait scandale auprès de l’entourage de la reine que l’actrice montre toute la finesse et l’étendue de son registre. Celui où un coup d’État se prépare au moment où elle parcourt la France et l’Amérique en compagnie de son meilleur ami Porchey (John Hollingworth) pour étudier l’élevage de chevaux.

Avant même sa diffusion, Dickie Arbiter, ex-attaché de presse de la reine, s’est empressé de dire que The Crown était mensongère puisqu’elle mettait en scène une liaison entre la reine et son directeur de course de chevaux. Rassurez-vous : aucune scène torride à l’horizon. En revanche, de tendres scènes où la monarque baisse la garde, le temps de concocter un sandwich à son confident et de lui confier, avec un sourire d’adolescente gauche, qu’au fond, cette vie lui aurait peut-être mieux convenu que celle au palais de Buckingham. Rarement aura-t-on vu la reine avec un visage aussi humain. Peut-être est-il là, le scandale ?

Enfin, malgré le rythme léthargique et le contenu anecdotique de la troisième saison, c’est non sans impatience qu’on attend la suite afin de découvrir Gillian Anderson sous les traits de Margaret Thatcher, et le traitement qu’on réservera au destin tragique de lady Diana (Emma Corrin).

 

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