«The Morning Show»: dans les coulisses des émissions matinales

Reese Witherspoon et sa collègue actrice Jennifer Aniston partagent l’affiche de la série américaine «The Morning Show».
Photo: Brian Ach Agence France-Presse Reese Witherspoon et sa collègue actrice Jennifer Aniston partagent l’affiche de la série américaine «The Morning Show».

« Regroupez-vous, regroupez-vous, Jen et Reese arrivent ! » On est au Lincoln Center, à Manhattan. Sur le tapis rouge. Qui est noir. Sous les semelles rouges, par contre, de multiples paires de Louboutin. La pomme d’Apple est visible partout. Et les affiches de The Morning Show se multiplient autour du chic centre culturel. Des cris s’élèvent par vagues à mesure que les vedettes débarquent sur ledit tapis, au son d’une douce musique de jazz. Le designer Alexander Wang, le mannequin Ashley Graham, la créatrice de Sex and the City, Candace Bushnell… Équation aussi simple qu’intraitable : plus les exclamations sont stridentes, plus les vedettes sont populaires.

La question de la popularité est d’ailleurs cruciale en cette première mondiale. À quel point The Morning Show, la méga-giga-production d’Apple TV+, saura-t-elle séduire son public ? Un public déjà inondé, faut-il le rappeler, de contenu en continu.

Un contenu auquel viendra bientôt se greffer celui d’Apple TV+, donc. Une nouvelle plateforme de webdiffusion sur laquelle la série susmentionnée, qui aurait coûté plus de 15 millions $US par épisode à produire (exclamation et étouffement), sera diffusée. Cette plateforme de la toute puissante compagnie de Tim Cook sera officiellement lancée le 1er novembre. Dans l’espoir non avoué de concurrencer les Netflix de ce monde.

« Hé ! Hé ! Elles vont passer ! » répètent les attachées de presse aux reporters rassemblés. « Elles », c’est-à-dire Jennifer Aniston et sa collègue actrice et productrice Reese Witherspoon, qui partagent l’affiche de ce Morning Show. Et pour passer, elles passent vite, après quelques mots rapides, noyées sous les mitraillettes des appareils photo qui se déclenchent dans la nuit new-yorkaise.

 

« Pourquoi, euh, les émissions du matin ? » bredouille rapidement une journaliste devant nous afin de gagner du temps et de retenir, peut-être, quelques secondes de plus, les deux complices. Ça fonctionne. Quand même. « Pourquoi je m’intéresse aux émissions du matin ? répète Miss Aniston en s’arrêtant un instant. Parce qu’elles me fascinent, parce qu’elles nous amènent tant de réconfort. Mais aussi parce qu’en coulisse, elles nécessitent tant de travail. J’adore les regarder », résume-t-elle simplement tandis qu’une Reese radieuse lui tient l’épaule. Sur ces entrefaites, elles reprennent leur marche décidée vers l’entrée du Centre. « Jennifer ! Jennifer ! Jennifer ! One last shot ! Une dernière ! »

Le récit derrière la série

Un peu à l’écart de la folie se tient celui qui nous intéresse tout particulièrement. L’air confiant et assuré, Brian Stelter sourit. C’est que le véritable connaisseur des matinales, et de leurs rouages qui ne pardonnent pas, c’est lui.

En 2013, tandis qu’il était encore reporter télé au New York Times, Brian Stelter faisait paraître Top of the Morning : Inside the Cutthroat World of Morning TV. Un livre critique et croustillant dans lequel ce journaliste téméraire, au flair sans pareil pour dénicher les détails juteux des jeux de coulisses, nous plongeait, justement, dans les coulisses. Celles des deux titres les plus populaires de la télé matinale chez nos voisins du Sud. Good Morning America, qui tirait alors de la patte du côté des cotes d’écoute, et le Today Show, miné par des guerres intestines.

Le même Today Show qu’a coanimé pendant vingt ans et dix mois Matt Lauer, prince déchu de NBC, renvoyé et accusé depuis d’inconduites et d’agressions sexuelles.

De sa plume incisive, Brian Stelter dépeignait le manque de sommeil chronique des employés, le stress, la pression, les jeux de pouvoir, les magouilles et les milliards en jeu. Des éléments que l’on retrouve tous dans la série. « Une série de fiction », tient à nous préciser le journaliste, qui est également producteur consultant. Oui, bon, d’accord. Mais il serait difficile de nier que cette « fiction » est non seulement inspirée de son bouquin, mais également des récents événements ayant secoué le monde de la télé. Le mouvement #MeToo en tête.

Il nous l’accorde : « Mes journées de travail les plus stimulantes et valorisantes avec les scénaristes et les autres producteurs, c’étaient celles où nous discutions de ce qui se passait dans la vraie vie, ici à New York, dans l’univers des émissions matinales. Et où nous tentions de trouver comment dépeindre, à l’écran, ce monde dans tous ses bons, ses moins bons et ses très moches côtés. Comment nous pouvions dramatiser le tout. » Dramatiser, vraiment ? Car du drame, dans la réalité du Today Show, il y en avait déjà à la pelle. Des coups bas, des coups de poignard dans le dos, des murmures, des plans de destitution, d’« élégantes exécutions ». Brian Stelter s’esclaffe. « Dramatiser… différemment, je dirais. »

Ainsi, dans son livre, il racontait les « rumeurs très vocales et très douloureuses d’aventures extraconjugales » que l’épouse de Matt Lauer devait endurer. Dans The Morning Show, l’épouse de son double fictif (incarné par un solide Steve Carell) ne les endure pas, elle le quitte.

Nouvelle ère

En 2011, ce reporter aguerri qu’est Brian Stelter témoignait aux côtés du regretté David Carr dans le documentaire Page One : Inside the New York Times, d’Andrew Rossi. Un hommage au journalisme tel que pratiqué depuis des décennies par cette institution. Aujourd’hui, Mister Stelter commente l’actualité sur les ondes de CNN. Que représente pour un vétéran de sa trempe cette association avec un nouvel acteur de la webdiffusion ? « Je trouve remarquable de voir Apple lancer son service avec une ode à la télévision traditionnelle », rétorque-t-il.

Justement, n’a-t-il pas peur que l’arrivée de tels géants chamboule cette même télévision ? « Ha ! ha ! ha ! Hum », dit-il. Il prend une pause et tranche. « Non. Mais nous, les employés de ces médias traditionnels, devons nous adapter. Comme tout le monde. Nous devons suivre notre public. »

Nous, les employés de ces médias traditionnels devons nous adapter. Comme tout le monde. Nous devons suivre notre public.

Cela se discute. En attendant, on suit effectivement le public à l’intérieur de la salle, où l’on sent la frénésie. Après les discours de présentation classiques, on invite Jennifer Aniston et Reese Witherspoon à s’avancer au micro. Celles qui incarnent deux animatrices d’une émission matinale prise dans la tourmente s’enfargent quelque peu dans leurs mots. « Je suis émue. Vous êtes tous ici. Vous tous. Nos amis », déclare la première. « Tous nos amis », répète la seconde. Puis, elles se mettent à se lancer des fleurs. En mentionnant leur amour du détail, leur appréciation de leur équipe, de l’une et de l’autre. « Je t’aime, sweetheart », déclare Jennifer Aniston à l’adresse de sa copine avant de se justifier auprès du public : « Je la connais depuis très longtemps. »

Depuis Friends, en fait. La célèbre sitcom dans laquelle Anniston tenait la vedette et où Reese Witherspoon l’avait rejointe, le temps de deux épisodes, pour incarner sa petite soeur. Elles ne se seraient pas quittées depuis.

Tandis qu’elles quittent la scène, toutefois, les deux premiers épisodes commencent. Et on découvre une production conventionnelle, mais compétente, dans laquelle Billy Crudup, en patron de réseau novateur, vole la vedette. Une série marquée de références, parfois très soulignées, à l’actualité. Comportant même une « blague » sur #MeToo (ouf !). Ça va comme suit : l’animateur accusé d’inconduites sexuelles répond « moi aussi » à une remarque de sa collègue. « Je ne dirais pas ces deux mots l’un à la suite de l’autre si j’étais toi », lui rétorque-t-elle. Bon. Mais le public rit de bon coeur.

Sera-ce assez pour séduire les consommateurs et les pousser à s’abonner (gratuitement s’ils acquièrent un nouvel appareil de la marque) à Apple TV+ ? Au moment où Disney s’apprête à lancer son propre service et où Netflix, Amazon et cie continuent de produire plus, toujours plus de contenu ?

À l’image de la guerre des émissions du matin, celle de la webdiffusion gronde. Et elle promet d’être féroce.

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