Apple TV+ ne fera-t-il qu’une bouchée du marché de la webdiffusion?

Pour annoncer sa première série en streaming, la plateforme Apple TV+ a fait les choses en grand. Les acteurs principaux de The Morning Show, Steve Carrell, Reese Whiterspoon et Jennifer Aniston, ont participé à la conférence de presse de lancement en mars dernier au siège social californien de la compagnie.
Photo: Noah Berger Agence France-Presse Pour annoncer sa première série en streaming, la plateforme Apple TV+ a fait les choses en grand. Les acteurs principaux de The Morning Show, Steve Carrell, Reese Whiterspoon et Jennifer Aniston, ont participé à la conférence de presse de lancement en mars dernier au siège social californien de la compagnie.

Le 1er novembre approche. Et avec lui arrive quelque chose de gros. Il n’est pas question des décorations de Noël, mais bien de l’arrivée d’un nouveau joueur, encore un, parmi les colosses de la webdiffusion. Apple TV+ sera lancé dans 100 pays. Et avec une offre différente « de tout ce que vous avez pu voir à ce jour », avait assuré le p.-d.g. Tim Cook lors du dévoilement en mars.

Différent de Netflix, donc ? Dans les faits, peut-être. Car Apple TV+ n’a pas — pas encore, du moins — le catalogue gargantuesque du titan concurrent. Vous n’y trouverez pas de téléréalités australiennes de mariages désastreux ou de one man shows polonais sous-titrés. Mais dans l’esprit, par contre… C’est le même concept.

Dans ce service sans publicités extérieures, seulement neuf productions seront mises en ligne à la date fatidique. L’abonnement mensuel, qui équivaut au prix d’un café au lait offert par un autre géant, du café celui-là, se chiffre à 5,99 $ par mois. Jusqu’à six membres d’une même famille pourront utiliser le même compte. Oh, détail non négligeable : si vous achetez un nouvel iPad, un iPhone, un Mac, une Apple TV ou un iPod touch (réaction normale : « Ça existe encore ? »), le service sera gratuit. Pendant un an. Une semaine d’essai sans frais sera offerte à tous les autres.

Disney croque dans la Pomme

Brian Tong suit Apple depuis qu’il est petit. Il est né dans sa cour, à Cupertino, à cinq minutes à pied de l’endroit où, en 1977, ont été placés les premiers « vrais » bureaux de la compagnie (après le garage familial de Steve Jobs). « C’était tout naturel que j’en tombe amoureux », nous dit-il au bout du fil.

Dans ses vidéos, Brian, charismatique youtubeur désormais basé à L.A., présente souvent les produits de la pomme. Apple TV+, par contre ? Bof. Il avait des doutes. Jusqu’à ce qu’il entende le mot « gratuit ». « Quel move de génie. Si ça ne coûte rien, c’est certain que je visionnerai la programmation. Même si, de prime abord, elle ne m’excitait pas tellement. »

Justement, prenons un instant pour décoder cette programmation. Elle comptera, entre autres, la fresque historique Dickinson. Consacrée à la vie de l’Emily du même nom. Les petits pourront, quant à eux, voyager avec Snoopy in Space. Qui suit Snoopy. Dans l’espace. C’est également dans les étoiles que se déroulera For All Mankind, qui explorera ce qui serait arrivé si la course à l’espace ne s’était jamais terminée. D’ailleurs, parlant de fin, cette série de science-fiction a déjà été renouvelée pour une deuxième saison. Avant même la diffusion de la première.

Une fois les titres feuilletés, on souhaite en savoir plus de la bouche des principaux intéressés. Ha. Une entrevue avec un représentant d’Apple TV+ ? Impossible. On nous renvoie vers les communiqués de presse… d’Apple TV+. Sans trop de surprise, en (re)parcourant lesdits communiqués, on n’y trouve guère de réponses aux questions qui nous turlupinent. À savoir : « Comptez-vous offrir du contenu propre aux pays où vous serez offerts ? » « Comment comptez-vous encourager la culture et la production locales ? » « Quid des taxes ? » « Votre but est-il de mettre Netflix au tapis ? » (Rendu là, on n’ose même plus chercher : « Planifiez-vous de prendre le contrôle de l’univers ? »).

Ces oeuvres au bout de l’ordinateur nous habituent à une qualité d’image, de mise en scène, de production de plus en plus élevée. Ça devient fâchant pour les créateurs québécois. Surtout en télévision. Même si le public adore les séries d’ici, on n’a pas le budget pour concurrencer ces nouvelles plateformes qui débarquent.   

D’ailleurs, question contrôle, la compagnie californienne est connue pour ne pas lésiner. Dans les mots de Brian Tong : « Apple a toujours été un solitaire. Qui n’aime pas jouer gentiment avec les autres. » Sauf que « le jeu a changé », comme on dit. « Autrefois, Apple TV+ aurait été offert uniquement sur leurs propres produits, cellulaires et ordis. Mais ils ont compris qu’ils doivent s’ouvrir à autrui. » C’est pourquoi le service sera aussi offert sur certains téléviseurs intelligents de Samsung. Et, à l’avenir, sur LG et Sony, entre autres. « Apple commence à changer sa vision des choses. »

Ou plutôt… à mettre en place son plan pour anéantir Netflix ? « Rien ne va tuer Netflix à l’heure qu’il est », rétorque le youtubeur technophile. Par contre, il ne faut pas oublier l’arrivée imminente d’un AUTRE service de webdiffusion au potentiel cyclopéen : Disney+. Qui offrira, à partir du 12 novembre, du contenu de Marvel, de Pixar, des studios Disney même et… de Star Wars. Pa-pa-pam ! « Les quatre plus grandes marques de divertissement de la planète, toutes au même endroit ? Wow. On ne peut nier que c’est une menace sérieuse. »

Les dragons

Dans une telle lutte, comment la culture indépendante peut-elle gagner ? Prenons la production d’Apple TV+ The Morning Show. Selon le Financial Times, chaque épisode de ce drame se déroulant dans les coulisses d’une matinale coûterait plus de 15 millions $US. Comme point de comparaison : c’est plus que chaque épisode de la dernière saison de Game of Thrones.

Et même si ce « show du matin » ne compte pas de dragons, il est peuplé de vedettes. Steve Carell y incarne un pseudo-Matt Lauer (l’animateur disgracié de NBC). Jennifer Aniston, sa collègue. La bande-annonce annonce, précisément, des images — et des chevelures — léchées, une direction photo lisse, lisse, lisse… une gigantesque entreprise, quoi. Du type de celles qui rendent l’œil diablement plus exigeant. « Ces œuvres au bout de l’ordinateur nous habituent à une qualité d’image, de mise en scène, de production de plus en plus élevée, croit Benjamin Hogue, directeur général des Films du 3 mars. Ça devient fâchant pour les créateurs québécois. Surtout en télévision. Même si le public adore les séries d’ici, on n’a pas le budget pour concurrencer ces nouvelles plateformes qui débarquent. Et le Far West continue. »

« Le Far West. » Soit la même expression qu’a utilisée Pierre Lapointe à Tout le monde en parle dimanche dernier pour s’insurger contre les agissements des GAFA (acronyme utilisé pour désigner, notamment, ces géants que sont Google, Apple, Facebook et Amazon). « Ils n’ont de comptes à rendre à personne, ils font leur argent et le placent où ils veulent », s’est désolé l’artiste. « Pierre a bien résumé la situation, estime Benjamin Hogue. Ces compagnies veulent faire des sous, c’est dans l’ordre des choses. Mais les États doivent les encadrer. Par souci d’équité. Ce n’est pas parce qu’il y a de nouveaux joueurs numériques — qui, par ailleurs, agissent de façon opaque — qu’il faut aller vers une déréglementation. Il faut s’adapter. »

Car l’adaptation est essentielle. Francesca Accinelli, directrice de la promotion et des communications et directrice par intérim des affaires publiques et gouvernementales chez Téléfilm Canada (qui collabore depuis deux ans avec Apple pour la boutique RDV Canada sur iTunes), précise par courriel que « dans un contexte où l’innovation est de mise pour rejoindre les publics, il faut considérer le potentiel des occasions qui s’offrent à l’industrie canadienne ».

Même son de cloche chez Andrew Noble, président du Regroupement des distributeurs indépendants du Québec. « Comme distributeur de cinéma, on est toujours contents d’avoir de nouveaux joueurs, lance-t-il énergiquement. Mais il faut que ce soit un terrain nivelé. Il faut protéger l’industrie. Lui donner les outils pour se mesurer à ces monstres américains avant qu’il ne soit trop tard. Le fédéral doit mettre ses pantalons. »

Apple TV+ sera lancée le 1er novembre.

 

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