Le viol dans la culture

La série, «Unbelievable», en huit épisodes mise en ligne par Netflix il y a un mois raconte le viol de Marie Adler (Kaitlyn Dever), jeune étudiante d’un programme d’aide aux jeunes défavorisés.
Photo: Netflix La série, «Unbelievable», en huit épisodes mise en ligne par Netflix il y a un mois raconte le viol de Marie Adler (Kaitlyn Dever), jeune étudiante d’un programme d’aide aux jeunes défavorisés.

Le mot-clic #MeToo relayé par l’actrice Alyssa Milano le 15 octobre 2017, il y a donc tout juste deux ans, est très rapidement devenu viral dans le monde. Ce mouvement de dénonciation des agressions sexuelles a-t-il transformé les représentations du viol à la télé ? Petite autopsie des séries autour d’une grande, très grande faute.

Il y a la culture du viol. Il y a aussi le viol dans la culture. Beaucoup, beaucoup de harcèlements, d’agressions sexuelles, de violences faites aux femmes, jusqu’aux féminicides.

Les insupportables preuves s’accumulent dans les séries télé, cette forme d’expression culturelle impériale de notre temps. Les servantes écarlates de la dystopie The Handmaid’s Tale sont violées à répétition par leurs maîtres, encore et encore et encore. L’héroïne humanoïde de Westworld se révolte après avoir été cognée, avilie, torturée et violée d’innombrables fois pendant des décennies. Les crimes sexuels ont même droit à leurs séries policières complètes, comme Law Order : Special Victims Unit ou Cold Justice : SexCrimes.

Il y a en fait tellement de viols sur les écrans qu’une critique télé du magazine en ligne Salon a pu se décrire cyniquement comme un « senior rape correspondent ».

La formule dérangeante s’applique ici aussi. Dans la minisérie Le monstre diffusée depuis quelques semaines à ICI Radio-Canada Télé, le personnage de Sophie (Rose-Marie Perreault) se fait battre et agresser par son mari. Au quatrième épisode, elle subit un viol collectif. De même pour l’adolescente Fanny (Ludivine Redding), au centre de Fugueuse, présentée l’an dernier par TVA.

« Pour moi, la banalisation de la représentation du viol à l’écran montre que nous baignons dans une culture du viol », dit au Devoir Sabrina Maiorano, doctorante en sexologie de l’UQAM.

« Je vais sur Netflix, ou Amazon Prime, ou Crave et, très honnêtement, en quelques minutes je me retrouve devant une belle jeune fille en train de se faire tripoter, battre ou assassiner, ajoute en entrevue la scénariste canadienne Ellen Vanstone. Chaque fois, même si je connais très bien ce milieu, je suis consternée. »

Un motif récurrent

Mme Vanstone a travaillé comme scénariste sur une bonne dizaine de séries télé (Departure, Unspeakable, Good God…) et comme productrice sur quatre, dont Rookie Blue. Elle écrit pour la télévision, mais aussi sur la télévision.

Elle a publié en 2017 dans le Globe and Mail un excellent texte demandant pourquoi la télé contemporaine est obsédée par le viol. Elle y cite les exemples tirés de sa propre expérience et des analyses globales.

Elle raconte par exemple avoir entendu des collègues scénaristes suggérer à plusieurs reprises en réunion detravail de violer l’héroïne de leur série, prétendument pour « élever les enjeux ». Elle-même a alors proposé de violer le personnage masculin principal pour changer. « Ils sont devenus dingues, écrit-elle. Ils m’ont surnommée Vanstone-la-violeuse-d’hommes pendant le reste de la semaine. »

Cette anecdote expose le problème fondamental de la surexploitation du viol comme moteur dramatique. La blogueuse Tafkar a fait le compte des agressions sexuelles dans Game of Thrones (GoT), série la plus populaire dans le vaste monde en ce début de XXIe siècle. Tafkar a recensé 50 viols touchant 29 victimes dans les cinq premières saisons. Ce qui fait, en gros, un viol par épisode. La saga littéraire A Song of Ice and Fire de George Martin qui a servi de canevas à GoT en contenait quatre fois plus, soit 214 viols et 117 victimes. Bonjour l’originalité.

« Le viol est un motif [trope], dit Mme Vanstone. Les producteurs veulent des enjeux faciles à comprendre par le public. Je trouve ce point de vue paresseux et injustifié en 2019. Avec tout ce qui arrive depuis le mouvement #MoiAussi, on pourrait espérer sortir de la culture déjà exposée dans [la légende de] l’enlèvement des Sabines. Mais non, le regard des hommes domine encore. Les hommes et les femmes ont été élevés dans la tradition patriarcale et la culture du viol se perpétue. »

Une manière imposée

Témoigner de la cataclysmique et épidémique réalité du viol dans les fictions, pourquoi pas ? Seulement, il y a la manière. L’esthétisation de cette violence sexuelle généralisée ajoute un autre problème de fond.

Les victimes, jeunes et dénudées de préférence, sont le plus souvent filmées en gros plans, placées dans des positions suggestives. Une fascination morbide peut mener à une cruauté paroxystique. Après le viol répété de la jeune Sensa Stark dans la cinquième saison de GoT, des critiques ont parlé de « torture porn ».

« Il y a une responsabilité sociale à mettre en question, dit la doctorante Sabrina Maiorano, qui a choisi pour sujet de thèse la pornographie féministe. Il faut se demander comment on représente les agressions sexuelles. Mais il faut aussi remettre en question les représentations des interactions entre les personnages, tout ce qui précède l’agression sexuelle. »

Elle rappelle qu’une analyse en ligne a récemment déconstruit le canevas de la « romance prédatrice » dans les films mettant en vedette le comédien Harrison Ford, dont les personnages finissent toujours par s’imposer à des femmes récalcitrantes. Un peu comme l’icône masculine macho James Bond.

Le victim blaming a la part belle à la télévision. Le scénario cliché montre les jeunes victimes éméchées, court vêtues, osant emprunter un raccourci sombre, comme des Chaperons rouges vulnérables, insouciants, finalement un peu responsables de leurs propres malheurs.

Que faire ?

La scénariste Ellen Vanstone raconte une autre anecdote télévisuelle pour montrer l’impact et les fondements de décisions en apparence purement esthétiques, voire triviales. Dans un épisode auquel elle travaillait, l’héroïne quittait son copain en marchant dans la rue. Au tournage, le personnage ne portait pas de sac à main et la scénariste a demandé pourquoi. Le producteur a expliqué que la jeune femme était plus sexy sans accessoire.

« J’ai demandé où étaient alors ses clés et son téléphone, explique-t-elle. Le problème, c’est de ne voir dans ce personnage qu’une femme-objet réduite à sa belle image et baisable. La culture du viol, c’est ça aussi, c’est chosifier les femmes pour le strict plaisir du regard masculin. »

Cela dit, Mme Vanstone répète qu’elle ne veut pas jeter la pierre aux hommes producteurs ou scénaristes. « C’est le point de vue masculin qui domine et tout le monde l’adopte dans un sens. »

La professionnelle mise sur la féminisation des points de vue. Elle veut des personnages de femmes fortes et vraies, créés par des scénaristes d’un genre ou de l’autre. Elle parle de la série Happy Valley (où il est question d’un viol) avec des personnages « au gros derrière qui portent de gros sacs à main bien laids », dit-elle.

Mme Maiorano élargit la perspective. Si le viol dans la culture se rapporte à la culture du viol, il faut miser sur l’éducation pour changer les visions du monde, les comportements, dit-elle. Il faut aussi lutter contre le système lui-même. « L’éducation sexuelle des jeunes est capitale. Il faut éduquer au consentement, qui commence avant le consentement. Au bout du compte, il faut lutter contre le patriarcat en continuant les luttes féministes à tous les niveaux. »

Y croire avec «Unbelievable»

Il y a beaucoup de mauvais exemples de traitement du viol en fiction. Puis il y a Unbelievable, exemple à suivre.

La série en huit épisodes mise en ligne par Netflix il y a un mois raconte le viol de Marie Adler (Kaitlyn Dever), jeune étudiante d’un programme d’aide aux jeunes défavorisés. L’enquête menée par des policières (les actrices Toni Collette et Merritt Wever) permet finalement de traquer un violeur en série sur la côte ouest des États-Unis. L’histoire vraie s’inspire d’un article publié en 2015 par ProPublica et le Marshall Project soutenant le journalisme judiciaire. Unbelievable (Incroyable) a été écrit, produit et réalisé par des femmes, dont Susannah Grant, Ayelet Waldman, Lisa Cholodenko et Katie Couric.

Si vous avez vu cette série, vous connaissez sa grande valeur. Sinon, on ne saurait trop vous la recommander, et gare aux quelques divulgâchages qui vont suivre.

« C’est une série qui démystifie bien la culture du viol, sur les plans systémique et structurel, juge Sabrina Maiorano, doctorante en sexologie à l’UQAM. J’ai beaucoup aimé que la production mette l’accent sur les conséquences des agressions chez les femmes. J’apprécie aussi le fait que, finalement, l’agresseur se fait prendre. En plus, il est jugé et condamné. Dans les faits, c’est rare que les agresseurs sont condamnés et, quand ils le sont, ils écopent de peines risibles, souvent de six mois à un an. »

La scénariste Ellen Vanstone n’a aussi que des éloges pour la production atypique et d’exception. « J’ai trouvé cette série vraiment bien faite, dit-elle. Je suis contre la censure et tout dépend de la manière de traiter son sujet. Le point de vue est essentiel. Unbelievable ne présente pas le viol comme une forme de divertissement titillant, mais bien comme un acte violent. »

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