«Bitch! Une incursion dans la manosphère»: la taverne du XXIe siècle

Dès les premières recherches, «incel» a mené à «manosphère». L’enquête révèle que plusieurs types d’individus la fréquentent. Leur trait commun: des rapports problématiques avec les femmes.
Photo: Télé-Québec Dès les premières recherches, «incel» a mené à «manosphère». L’enquête révèle que plusieurs types d’individus la fréquentent. Leur trait commun: des rapports problématiques avec les femmes.

Des pick up artists ? Ce ne sont pas des artistes, as du volant, mais plutôt des hommes qui maîtrisent l’art de la séduction auprès de la gent féminine. Le sigle MGTOW vous dit quelque chose ? Il signifie Men Going Their Own Way, soit quelque chose comme des « hommes qui suivent leur propre voie », selon la traduction suggérée par une encyclopédie en ligne. Et le terme « incel » ? Il regroupe tous ceux qui pratiquent le célibat involontaire (ou involuntary celibate).

Bienvenue dans la manosphère, un espace de discussion essentiellement virtuel, pour hommes. La découverte de cette « partie du Web dont on ne parle pas », et des pick up artists et autres masculinistes qui y transitent, est à l’origine du documentaire Bitch ! Une incursion dans la manosphère. On aurait tout aussi bien pu dire découverte, ou voyage ou plongée, précise le réalisateur, qui s’est aventuré dans la manosphère avec beaucoup de circonspection.

« C’est un univers que tu ne veux pas nécessairement regarder, confie Charles Gervais. Ce n’est pas si beau que ça de fouiller dans ces pages-là. Je fais le travail pour M. et Mme Tout-le-Monde. C’est une immersion dans un univers assez étrange que j’ai voulu créer. » On plonge carrément dans l’ordinateur, là où l’essentiel se joue. Hier, c’est à la taverne que les hommes se donnaient rendez-vous, aujourd’hui, c’est ici, confirme le modérateur de la page Facebook « Antiféministe » à la caméra de Charles Gervais.

On a rencontré des êtres humains, plusieurs qui ont une certaine souffrance. Leur façon de réagir est de s’associer à d’autres humains qui les comprennent, qui les aideront peut-être.

La plongée provoque par moments malaise et inconfort, tant la haine et la misogynie planent au-dessus de discussions en ligne attrapées au vol. Le documentariste assure avoir abordé le sujet comme un anthropologue, sans jugements préconçus, animé par la seule envie de comprendre le phénomène. « J’ai vraiment plongé. C’est quoi ces groupes d’hommes ? Qui sont-ils, d’où ils viennent, que veulent-ils ? » énumère-t-il, lors d’un entretien accordé à une semaine de la télédiffusion du reportage d’une heure.

Un an et demi après Toronto

C’est une entente inusitée entre Télé-Québec et le magazine L’actualité qui est à l’origine de cette incursion dans la manosphère. Charles Gervais a été jumelé au journaliste Marc-André Sabourin, dont le propre reportage écrit sort ces jours-ci. Le duo avait d’abord été invité à comprendre le cas des célibataires involontaires, dont se réclamait Alek Minassian, l’auteur de l’attentat à la fourgonnette survenu dans les rues de Toronto en avril 2018.

Dès les premières recherches, « incel » a mené à « manosphère ». L’enquête révèle que plusieurs types d’individus la fréquentent. Leur trait commun : des rapports problématiques avec les femmes.

Charles Gervais confie avoir d’abord pensé s’appuyer sur des sociologues pour décrire la manosphère. Il s’en est cependant éloigné par peur de trop analyser ces personnages, de les présenter « comme des animaux de laboratoire ». L’option de leur tendre le micro s’est alors imposée. « Les personnages sont assez forts, assez éloquents, pour qu’on puisse leur donner la parole, leur laisser tout l’espace. Mon rôle, c’est de les organiser, de faire une structure qui se tienne. Mais on leur laisse la place et on laisse au spectateur [la tâche] de trouver ce qui fait sens, ce qui n’en fait pas. »

Aux yeux du réalisateur, les protagonistes, dont plusieurs témoignent à visage découvert, sont loin d’être des Alek Minassian. Charles Gervais avoue avoir imaginé qu’il tomberait sur des « freaks ». Il se trompait : « On a rencontré des êtres humains, plusieurs qui ont une certaine souffrance. Leur façon de réagir est de s’associer à d’autres humains qui les comprennent, qui les aideront peut-être. »

« Leur authenticité, l’ouverture avec laquelle ils ont accepté de nous parler de leur histoire… C’est très fort », poursuit-il, en pensant au tournage.

Bitch ! a été projeté en grande première lors du récent Festival de cinéma de la ville de Québec. Le documentariste se fie à la réaction empathique du public, y compris le public féminin, pour déduire qu’il n’a pas fait un produit démagogique ou haineux.

Il faut dire que la construction du documentaire mène vers une sortie peut-être pas heureuse, mais teintée d’espoir. Sans révéler ici un quelconque aspect de l’œuvre, signalons que les auteurs du reportage ne s’en sont pas tenus à faire témoigner uniquement de potentiels terroristes, ceux dont la misogynie est à ce point avancée que leur aveuglement est incurable.

Enfin, il y a aussi une escapade à Toronto, à ciel ouvert, où la parole est donnée à une survivante de l’attaque à la voiture-bélier. La blessure est encore vive, mais, comme le dit Charles Gervais, cette femme « n’a pas sombré dans la haine ».

« Tout a été filmé sans lumière extérieure. On est comme éclairé par les ordinateurs. On est dans des sous-sols, c’est là que la manosphère se passe. C’est un univers très étouffant. La seule fois où l’on en sort, c’est malheureusement parce que ça a dégénéré », constate-t-il.

Pour lui, il était important d’inclure ce personnage, dans la « lumière vive de Toronto », parce qu’en tant que victime, elle est « l’autre visage de la manosphère ». Celui que prend la manosphère « quand elle dérape ».

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Bitch ! Une incursion dans la manosphère

Réalisation : Charles Gervais. Entrevues : Marc-André Sabourin. À Télé-Québec, le mercredi 16 octobre à 20 h.